Tome XIV avril-juillet 1983. p179
Alain Guillermou (1913-1998) linguiste français, professeur de roumain à l'institut national des langues et civilisations orientales, fondateur de la « biennale de la langue française »,et directeur de la revue : Foi et langage, a publié de nombreux ouvrages dont :
- Les Jésuites, PUF, « que sais-je ? » 1999
- Livre des saints et des prénoms, Desclée de Brouwer (1e édition 1976).
Son étude s'inspire largement du livre du père jésuite : André de Manaranche, théologien enseignant au séminaire d'Ars et également auteur de nombreux livres dont :
- Des noms pour Dieu , Fayard, 1980
- Adam où es tu ? Le péché originel Sarment/ Fayard (témoins de lumière)
Et de renseignements pris dans les dictionnaires de Théologie notamment celui du Père Jésuite Xavier Leon Dufour(1912-2007) :
- Vocabulaire de théologie biblique (seuil 1982).
Cet article a paru dans : Foi et langage n°314 ,1982.
Le nom de Jésus , en grec Jésous, en hébreu Yéchuo, Yéhôchua est d'une étymologie claire : « Yahveh sauve ».Ce nom n'est pas donné au seul sauveur, mais très répandu en Israël :
- Le siracide ou l'ecclésiastique (132 avant JC) :auteur Jésus ben Sirach
- Certains manuscrits de l'évangile de Matthieu où Barrabas est prénommé Jésus.
- Le nom de Josué a la même étymologie que Jésus et qui signifie : « Dieu sauve ».
1. Jésus s'est-il appelé le Christ ?
Christ= oint (du Seigneur), du grec Khrio, équivalent du Machiah hébreu et du latin Messias.
Il ne s'est jamais lui même appelé Messie, mais il ne dément pas lorsqu'il est questionné à ce sujet par Mathieu( 16,15).
Il ne dément pas non plus : « Seigneur ! Fils de David » équivalent de Messie( cf : 2 Samuel 7,12+13/ michée5,1/ psaume 132 / Mathieu 20,30).
2. Jésus s'est il appelé fils de Dieu ?
Il se déclare « le Fils »sans ambiguité, puisqu'il proclame que Dieu est son « Abba » , son père (Mathieu 11,25-26).Il utilise cependant une formule assez mystérieuse : « fils d'homme ».
Le point de départ de cet emploi se trouve dans Ezéchiel 1,28 ; 2, 1-2.
Fils de l'homme, ben Adam en hébreu, est soit un substitut du pronom personnel, soit comme dans Daniel 7,13 il signifie : être humain ou plus encore.
En effet, dans cette vision de Daniel qui préfigure l'Apocalypse, ce personnage à visage humain est plein de mystère surnaturel. S'agit-il d'une préfiguration du Christ ayant reçu la souveraineté éternelle ou du peuple juif dans son ensemble ?
Il y a ambiguité constante.
Jésus utilise « le fils de l'homme » lorsqu'il développe devant ses disciples ce qui adviendra à la fin des temps, et son propre avènement : Apocalypse synoptique :Mathieu 24,30-31, Marc13, Luc 21.
Il n'emploie jamais la formule : fils d'homme mais, le fils de l'homme, qui ne vaut que pour le Messie.
Pouvait il faire allusion à une tierce personne ? Cette supposition ne résiste pas à l'analyse, en effet dans Marc 14,62 :
Le grand prêtre l'interroge :
« Es tu le Messie, le Fils du DIEU Béni ? »
Jésus répond :
« Je le suis, et vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite du TOUT PUISSANT et
venant avec les nuées du ciel. »
Cette formule ne sera plus employée qu'une fois, dans les actes des apôtres 7,56 lors du martyre d'Etienne.
3. Comment ses disciples ont-ils appelé le Christ ?
En général c'est Rabbi : Maitre ou Rabbinou : mon maître.
L'autre nom employé est « Seigneur »mais ce terme n'est employé qu'après la Résurrection.
Là s'engage un important conflit théologique. En effet , les mots employés par les disciples pour désigner leur maître ne sont pas les mêmes avant, pendant et après la Pâques.
Après la résurrection on trouve les titres de :Seigneur, Christ, Nom, Prince et Juge, qui n'étaient pas employés auparavant. Deux de ces titres retiennent l'attention : Seigneur et Nom car ils ont été donnés à Yahveh et à Jésus.
« Le Nom » apparait dans plusieurs passages des Actes des apôtres,
soit d'une façon banale Ac(3,6)
soit dans une signification d'appel à la puissance
soit dans un esprit de sacrifice et d'identification Ac (5, 41) :
« Ils quittèrent donc le Sanhédrin, tout heureux d'avoir été trouvés dignes de subir
des outrages pour le Nom. »
Cette manière d'utiliser le « Nom » est fréquente dans l'A.T.Le Nom désigne Yahvéh en personne. C'est là que s'amorce le grave problème des appellations données à Jésus après sa résurrection. Si le titre de
« Nom » est assez épisodique dans le NT, celui de Kurios (Seigneur) est beaucoup plus fréquent. Or ce vocable était celui utilisé par les Septante pour traduire Yahvéh en grec. Les disciples appelaient-ils donc Jésus : Dieu ?
On pourrait simplement déclarer que Jésus a été divinisé par ses adeptes après sa mort.
Deux arguments s'opposent à cela.
a. Il n'est pas tenu compte de la croyance essentielle du christianisme :
Dieu s'est fait homme : Jésus. Il s'agit d'une « kénose »bien expliquée par Paul dans son épître aux philippiens (2,5-8).
Jésus n'est pas un homme fait Dieu. La foi confesse une kénose et non une apothéose .
Kénose du grec Kénôsis, dérivé de kenos : vide, c'est l'abaissement.
Apothéose c'est la glorification( divinisation romaine des empereurs).
b. Le mot de Kurios appliqué à Jésus prend une valeur d'adjectif et non de nom propre.
Donnant ainsi à Jésus l'épithète de Kurios, ils le reconnaissent comme Dieu mais ne le confondent pas avec Yahvéh : Jésus est Dieu, sans s'identifier à Dieu. C'est la difficulté théologique traversant les âges : Le Dieu d'Abraham envoie Jésus sur terre, le livre à ses ennemis, le ressuscite mais ne le confond pas avec Lui. Cependant le Fils est l'égal du Père
Et les Deux ne font qu'Un.
4. Comment le Christ a-t-il appelé Dieu ?
Il l'a souvent nommé : « Ho Theos » Le Dieu, mais soumis à la coutume de ne pas prononcer le nom de Dieu , il utilise des artifices linguistiques ainsi :
« Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » Mat(5,5) soit : Dieu les consolera.
Pour Le désigner il utilise souvent les vocables : Ciel, Cieux, Puissance, Très Haut, Grand Roi. De même il emploie souvent le mot Père au vocatif. Quand à Abba, terme unique dans les écritures, il révèle l'intimité entre Jésus et le Père.
5. Le mystère de : « Je suis » : Ego eimi : Ego sum.
On ne le trouve que dans l'Evangile de Jean.
- suivi d'un attribut du sujet cela n'a rien d'étrange
ex : je suis le bon pasteur
- mais le mystère apparaît en Jean (8,24) :
« si, en effet, vous ne croyez pas que Je suis, vous mourrez dans vos péchés. »
Cette construction absolue fait penser à la déclaration de Dieu à Moïse (Ex3,14) :
« Heyeh Asher Heyeh » :Je Suis Qui Je Suis.
Faut-il croire que Jésus, se souvenant du Buisson Ardent s'attribuait la même nomination.
En fait , selon les exégètes, ce : « C'est Moi » , traduisait la prééminence absolue du Dieu Unique (cf cantique de Moïse (32,39) et Isaïe (46,4).
Par ce : « C'est Moi », Il laisse entendre que même si pour le temps de Sa mission sur terre, il est privé de la Gloire divine (kénose initiale) Il n'en reste pas moins le Verbe, Il ne fait qu'Un avec le Pére.
L'auteur conclue :
Cette enquête se termine aux dernières paroles humaines du Christ, mais l'histoire de Son
Nom se prolonge au cours des ages, ce qui pourra donner suite au présent article.
