Dans ce numéro de Renaissance Traditionnelle, René Désaguliers revient sur l'étude des textes fondateurs et notamment sur les Old Charges. Le but de ce petit travail que nous présentons aujourd'hui, n'est pas une exégèse du Cooke, mais simplement la mise en lumière de quelques généralités ayant comme point de départ l'article présenté dans la Revue.
Nous le savons, l'acte de naissance de la Franc-Maçonnerie est daté du 24 Juin 1717, et avant cela les documents que l'on connaît, sont classés pour une partie sous le terme de Old Charges, que Robert Amadou baptisa les Anciens Devoirs. Ces Old charges sont opératives et anglaises, tout au moins pour les premières, car les premiers textes écossais apparaitront aux alentours de 1660 et les statuts Schaw en 1598. Ces anciens devoirs comptent environ 120 à 130 documents et l'on sait que le rituel de ces anciens devoirs, servait une fois par an lors de l'assemblée annuelle et permettait : de recevoir les nouveaux apprentis et d'en passer d'autres compagnons. Les deux textes les plus connus, sont des textes qui n'ont pas été écrits au-delà du Moyen- âge, ils sont été dénommés : "Les premiers devoirs", ce sont le Regius daté de 1390 qui doit son nom à l'historien Gould qui le surnomma le "Royal" (1) , et le Manuscrit Cooke (2) daté lui des alentours de 1420. On peut d'ailleurs brièvement avancer que les Constitutions d'Anderson seront écrites afin de se substituer à ces Old Charges voire même qu'Anderson utilisa une bonne partie du Cooke. Brièvement aussi, le Regius est rédigé en vers, alors que le Cooke l'est lui, en prose, ils sont anonymes tous les deux. Le Regius a été publié en 1840 par James Halliwell, qui lui vaudra aussi le nom de MS Halliwell, et ce poème tout comme son pendant le Cooke présente l'histoire de l'art de la construction, le tout destiné aux bâtisseurs opératifs du Moyen-âge, en tant que sorte de convention collective, émanant du métier lui-même, mais qu'il convient de ne pas confondre avec les règlements du métier émanant eux, d'une autorité supérieure. Toutefois, ces écrits sont le fait des clercs, des religieux et pas des opératifs eux-mêmes, on peut donc systématiquement y soupçonner la présence sous-tendue d'un pouvoir intellectuel. Il est important de noter que, comme le dit René Désaguliers, en 1980, date de cet article, le Regius n'a jamais encore, été traduit en Français et qu'une seule traduction, qui plus est partielle, existe du Manuscrit Cooke. Le British Museum acquis le Cooke en 1861, et son contenu a été publié la première fois en 1859 par un franc-maçon : Matthew Cooke qui lui donna ainsi son nom. Cette publication porte le titre de "The history and articles of freemasonry". Au passage nous noterons la conception d'Arille Chevallier (3) qui fait justement remarquer que le Cooke est "visiblement formé de deux textes recopiés bout à bout que nous appellerons Cooke I des lignes 643 à 960 très similaire au Regius, à moins que tous deux ne proviennent d'une souche commune recopiée (4) . Et en ce qui concerne les lignes 1 à 642, on parle de Cooke II".
Ce que l'on sait de l'histoire à proprement parler du manuscrit ce sont Knoop, Jones et Hamer une fois de plus, qui nous l'enseignent et ce dans "The Two Earliest Masonic Mss" (5) , à savoir que le premier possesseur connu du MS qui allait devenir le Cooke, fut Georges Payne. Georges Payne, un gentleman, fut élu Grand Maitre de la Grande Loge d'Angleterre en 1718 succédant à Anthony Sayer, Payne insistera sur la recherche et la collecte des textes anciens pour montrer les usages du passé. Ainsi, en 1721, il exhiba lui même son "trésor", en l'occurrence ce qui deviendrait plus tard le MS Cooke, lors de la Tenue du banquet d'Ordre de la Saint Jean d'été de cette année là. L'origine supposée du texte selon nos historiens anglais Knoop et coll. montre l'utilisation d'un dialecte du centre-sud-ouest de l'Angleterre au XIVème siècle.
Alors pourquoi s'intéresser aux Manuscrits Cooke et Regius ? Remettons nous dans le contexte pas si lointain que ça, du début des années 80, et écoutons René Désaguliers : «Notre intention par cette publication est non seulement de fournir un document indispensable à une approche correcte des origines de la maçonnerie, mais aussi d'attirer l'attention sur le caractère tout à fait anormal de la carence actuelle. Nous avons eu connaissance il y a quelques années de traductions françaises de ces deux anciens manuscrits par un spécialiste de l'anglais médiéval ». Nous voyons donc ici le chemin parcouru en moins de trente ans, en ce qui concerne la maçonnologie, toutefois même si tous ces textes sont aujourd'hui traduit, publié analysés, cent fois sur le métier remettons notre ouvrage, et notamment au travers de l'étude de cette Revue qui nous est chère.
Revenons plus précisément au Manuscrit Cooke, et notamment à sa datation, en effet dès le début du poème est cité le Polychronikon qui sera publié en 1482. Donc René Désaguliers en 1980 aurait eu tendance à l'instar de Cooke lui-même à dater le manuscrit d'entre 1480 et 1500, mais Knoop, Jones et Hamer (7) ont montré qu'il s'agirait en fait d'une édition encore antérieure ce qui pouvait nous permettre de dater avec plus de précision le Cooke du début du XVème siècle, soit entre 1400 et 1420. Notons aussi au passage que dans les difficultés de datation Robert Amadou l'avait lui daté de 1425 et Gould de 1430... Cooke et Regius découlent sans doute de la transmission orale d'une réglementation coutumière du métier, remaniée vraisemblablement à un certain moment, nous l'avons dit par les clercs, avec le concours plus que probable des maîtres maçons. Comme tous les textes des Old Charges, on va retrouver deux parties : la pseudo histoire ou plutôt la légende du Métier et ensuite les règles à observer tant du point de vue de la pratique de la maçonnerie de pratique que de celui du comportement et de l'application de la bonne morale. Ceci nous amène à une légère digression, à savoir d'une part que toutes ces notions de morales présentes entre autre dans le Cooke, et les Anciens Devoirs en général, font aussi comprendre pourquoi outre les notions d'édification, les penseurs des XVII et XVIIIème siècles ont emprunté aux maçons leur symbolique. Et ensuite, d'autre part, puisqu'est faite ici la différence entre la maçonnerie de pratique et celle de l'esprit, nous citerons de nouveau Robert Amadou (8) , qui signale que c'est le Cooke, premier des textes des Old Charges en prose, qui donne pour la première fois la notion de spéculatif sous la forme "speculatyf", puis que la première apparition du mot, dans le vocabulaire de la maçonnerie moderne, date elle, de 1757 et ce dans une lettre du Dr Mannighan, au sujet des "additionnal degrees".
Alors à ce point revenons sur les écrits de Roger Dachez dans "Des Maçons opératifs aux Francs-Maçons spéculatifs" (9) citant le travail de Colin Dyer (10) , et qui signale qu'entre le Regius et le Cooke d'une part et les versions suivantes du XVIIIème siècle, il va s'écouler pas moins de 150 ans ! C'est vers 1580 avec le MS Melrose (1581) et le MS Grand Lodge n°1 (1583) que vont à nouveau se multiplier ces Old Charges, et nous aurons la preuve en 1646 avec l'initiation d'Elias Ashmole que ces anciens devoirs étaient encore utilisés, ce malgré l'absence certaine des Loges opératives. Ainsi l'étude comparative de Dyer, entre le Cooke et le Grand Lodge, montre des modifications qui tendraient à prouver, que les Anciens devoirs "tardifs", ne sont pas que de simples copies, mais bien des textes de nature nouvelle, avec des insistances morales et religieuses modifiées, moins dirigés vers les opératifs, et de fait sans doute rédigés par ces nouveaux maçons spéculatifs qui utilisaient la symbolique de l'art de la construction. On s'intéressera bien évidemment à la théorie religieuse de la transition, développée dans Roger Dachez dans l'ouvrage cité précédemment, et à la place du MS Grand Lodge dans cette théorie.
Enfin pour conclure avec ces quelques généralités concernant le Manuscrit Cooke, nous ne saurions inviter le lecteur à parcourir ce texte aujourd'hui traduit, nous ne saurions rappeler l'intérêt de l'étude détaillée du texte fort intéressant dans le but de bien comprendre ce que l'on fait aujourd'hui, étude à laquelle nous nous risquerons peut-être un jour à nôtre tour, afin de synthétiser tout l'immense travail qui a déjà été fait bien avant nous...
NOTES :
(1) : Parce qu'il a appartenu au roi Charles II.
(2) : British Library. Cooke MS 23198
(3) : Loge d'Etudes et de Recherche William Preston. "Les Anciens Devoirs". 2001-2002. Site William Preston, en cliquant ICI
(4) : Comme semble l'attester les lignes 1 à 3 du Regius :
Quiconque voudra bien lire et regarder
Pourra trouver dans un vieux livre
L'histoire des grands seigneurs et de grandes dames...
(5) : Manchester University Press, 1938
(6) : Ecrit par Ranulf Higdon (1280-1363). Moine bénédictin du monastère de St Werburg, ayant prêté ses v½ux à 19 ans et
mort à 83... Il est l'auteur de chroniques, et son Polychronikon rédigé en latin constitue une histoire générale et universelle et une histoire de la théologie. La base est Biblique au point que l'½uvre est divisée en 7 livres. La première traduction est de 1387. On peut essayer de dater ce Polychronikon sur une période allant de 1342-43 à 1357.
(7) : Op. cité
(8) : Robert Amadou. La Tradition Maçonnique. Cariscript. 1986
(9) : Roger Dachez. Des Maçons opératifs aux Francs-Maçons spéculatifs. Edimaf. 2001
(10): Some thougths on the origins of speculative Masonry. Ars Quatuor Coronatorum 95. 192, pp 120-160
BIBLIOGRAPHIE :
• Renaissance Traditionnelle n°41
• Robert Amadou. La Tradition maçonnique. Cariscript. 1986
• www.reunir.fr
• Roger Dachez. Des Maçons opératifs aux Francs-Maçons spéculatifs. Edimaf. 2001
• Arille Chevallier. "Les Anciens devoirs". Loge d'Etudes et de Recherches William Preston. Loge Nationale Française. 2001-2002. www.williampreston.org
• Collectif. L'Herne n°62. "La Franc-Maçonnerie : documents fondateurs". 1992 &
• Travaux de la Loge nationale de recherches Villard de Honnecourt. N°6. 1983
• Patrick Négrier. Le Rite des Anciens Devoirs. Ivoire Clair. 2006
• Patrick Négrier. Textes fondateurs de la Tradition maçonnique. Grasset. 1995
• Paul Naudon. Les Origines religieuses et corporatives de la Franc-Maçonnerie. Dervy.1972
• Jean Ferré. Histoire de la Franc-Maçonnerie par les textes (1248-1782). Du Rocher. 2001
• Robert-Freke Gould. Histoire Abrégée de la Franc-Maçonnerie. Jean de Bonnot. 1997