S'il est une question que bien des historiens et des Franc-maçons n'ont jamais pu trancher, c'est bien celle des origines de l'art spéculatif de la « Géométrie », c'est-à-dire la Franc-maçonnerie. Bien des chercheurs croient que tout a débuté à Kilwinning, Écosse, au XIIe siècle, mais c'est à peu près le seul point sur lequel tous sont d'accord. Les premiers maçons de Kilwinning étaient-ils d'origine française ou italienne ? Leur tradition fut-elle l'héritage des collèges romains de l'Antiquité, ou celui des guildes d'artisans médiévales ? Les premiers maçons « francs » étaient-ils sous la direction spirituelle de moines ? Comment et où ont-ils appris les secrets du métier ? Ont-ils été transmis de père en fils, ou de maître en novice ?
Nos recherches de même que notre travail sur le terrain nous permettent aujourd'hui de proposer une nouvelle thèse qui répond de manière plausible à plusieurs de ces questions. Tel que le démontre notre étude, les maçons qui ont construit l'Abbaye de Kilwinning et d'autres grands monastères en Écosse, France, Irlande, Angleterre et au pays de Galles étaient des moines d'un genre très particulier : ils étaient des Bénédictins réformistes qui, tout en défendant « l'Église libre » de Bretagne, avaient adopté le rite celtique.
Ces moines étaient des maîtres artisans de tous les métiers : architectes, constructeurs de ponts, peintres, tailleurs de pierre, charpentiers, sculpteurs (bois et pierre), orfèvres, forgerons, etc. Toutefois, ces moines artisans n'ont laissé aucune trace ni signature pouvant les identifier car ils travaillaient dans le silence, l'anonymat et l'humilité absolue - et uniquement pour la glorification de Dieu. C'est ainsi que de nombreuses réalisations architecturales dont ils furent les concepteurs et maîtres d'œuvre furent attribuées par erreur ou par ignorance à d'autres artisans plus expressifs ou plus 'visibles'.
Le premier grand Bernard
Vous n'avez probablement jamais entendu son nom. Il naquit en 1046 dans un petit village près d'Abbeville, dans le comté de Ponthieu (Somme), en France. Pour cette raison, on l'a souvent surnommé Bernard de Ponthieu ou Bernard d'Abbeville. Mais il se fit connaître davantage en tant que Bernard de Tiron, du nom de la forêt, non loin de Chartres, où il fonda son Abbatia Sanctae Trinitatis de Tirone (Abbaye de la Sainte Trinité de Tiron) en 1109.
Bernard est décédé le 25 avril 1118, selon Mabillon, après avoir créé un ordre monastique très particulier en 1105. Bernard de Tiron et Bernard de Clairvaux, né 44 ans plus tard, avaient bien des choses en commun : hommes d'exception, les deux moines, très pieux, étaient engagés dans la réforme de l'Ordre de Saint-Benoît. Mais là s'arrête toute ressemblance. Le premier Bernard, plus discret, avait une vision de l'Église complètement différente de celle du fameux moine de Clairvaux.
Bernard avait environ 20 ans lorsqu'il fut admis dans l'ordre bénédictin à l'abbaye de Saint-Cyprien-lès-Poitiers. Il quitta l'ordre définitivement en 1101, lorsque l'abbé de Cluny, avec l'appui de Pascal II, rejeta sa nomination au poste d'abbé de Saint-Cyprien. C'était l'époque des premiers moines réformistes qui ont quitté l'Ordre de Cluny en dénonçant son laxisme et sa corruption. Saint Pierre Damian, contemporain de Bernard de Tiron, docteur de l'Église et Cardinal d'Ostia, avait déclaré que la Règle de saint Benoît fut écrite pour les débutants, et que les aînés et les maîtres devaient se retirer du monde et s'isoler, à l'exemple des Pères du désert, pour poursuivre leur quête de perfection.
Bernard suivit l'exemple des Pères du désert dès son départ de Saint-Cyprien. Sous le pseudonyme de Guillaume, il vécut en solitaire durant plusieurs années dans la forêt bretonne de Craon (Fougères, Mayenne), où il rejoignit la petite communauté de chanoines et d'ermites de La Roë (La Roue), fondée vers 1095. C'est là qu'il fit la rencontre du Ropartz (Robert) d'Arbrissel, Raoul de la Futaie, et Vitalis de Mortain, et qu'un autre ermite du nom de Pierre lui aurait appris l'art de tourner sur bois. Ils vécurent dans des cellules séparées, faisant pénitence, retirés du monde et dans la plus grande pauvreté.Leur refuge qui attira un nombre considérable de nouveaux disciples, fut vite comparé à une « nouvelle Égypte ». (1) Trois ans plus tard, Bernard quitta La Roë pour vivre dans la solitude la plus complète dans les îles Chausey, non loin de Saint-Malo. Il y resta deux ou trois ans avant de regagner la forêt de Craon. Puis, en 1100, Renaud, abbé de Saint-Cyprien, le choisissait pour lui succéder, une expérience difficile et de courte durée qui prit fin lorsque Bernard renonça à sa nomination et se retira de nouveau en Mayenne.En 1105, Bernard, suivi de ses disciples, prit la route du Perche pour y établir un nouveau monastère, comme le firent ses confrères Arbrissel à Fontevraud (1101) et Mortain à Savigny (1112).
À première vue, les moines de Tiron, aussi appelés Tironiens (parfois Tyronisiens), ressemblaient aux Cisterciens, les « moines blancs » de Cîteaux. Leurs fondateurs respectifs avaient vivement dénoncé le relâchement spirituel et temporel des moines de Cluny et les deux croyaient nécessaire de se conformer à la rigueur ascétique et à l'humilité des premiers Bénédictins. Mais c'est à peu près le seul point de convergence entre les deux ordres monastiques. On constate d'importantes différences « culturelles », politiques et spirituelles qui peuvent expliquer pourquoi un ordre devint si puissant et réputé alors que l'autre est à peine mentionné dans les livres d'histoire.
Notes:
(1). A History of the Cistercian Order, by Louis J. Lekai, S.O. cist., , Ph.D., Chapter 3: The White Monks, page 13, Cistercian Abbey of Our Lady of Spring Bank, Sparte, Wisconsin, 1953, sur http://www.monksonline.org/chapter1fromwhitemonks.html
© 2005 The Steps of Zion/Life Exploration Institute, AZ (USA) - Version française de The Great Architects of Tiron par F. Bernier, 10 avril 2005, rév. novembre 2007
