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Les moines artisans de Tiron - ch.3. La tonsure du magicien, symbole de liberté par Francine B.

 Les moines artisans de Tiron - ch.3. La tonsure du magicien, symbole de liberté   par  Francine B.
Les rites celtique et romain différaient sur plusieurs points importants relatifs à la liturgie, l'organisation sociale de l'Église et l'environnement culturel. (15) En fait, de l'avis de nombreux spécialistes, il y a peu de doute que le rite celtique tel que pratiqué en Gaule ait été importé directement d'Orient dès le IIe siècle. C'est du moins ce que suggèrent l'importance accordée par les religieux à l'ascétisme et aux pèlerinages et la grande autonomie des monastères, tous dirigés par des abbés, contrairement au système paroissial et épiscopal de l'Église romaine. (16)

Durant les VIIe et VIIIe siècles, la tonsure fut l'une des principales sources de controverse entre les églises celtique, orientale et romaine (les autres points de divergence touchaient la date de Pâques, le baptême, l'ordination des évêques et la consécration des églises). Dans le rite latin de l'Église catholique de Rome, la tonsure symbolisait la réception d'une personne au sein du clergé ; le tonsuré dont le dessus du crâne était rasé ne portait qu'une couronne de cheveux en symbole de la couronne d'épines du Christ. Dans l'Église orthodoxe d'Orient, les religieux portaient la « tonsure de saint Paul » : ils avaient le crâne entièrement rasé. Enfin, dans le rite celtique, on ne rasait que l'avant du crâne d'une oreille à l'autre en gardant les cheveux longs à l'arrière.

L'origine de la tonsure celtique demeure inconnue à ce jour. Certains ont prétendu qu'on la devait peut-être aux druides d'Irlande et de Bretagne (17) qui avaient une pratique identique. Mais au XIIe siècle, à l'époque de Bernard de Tiron, la tonsure celtique était un signe clair et net d'opposition au clergé romain : depuis le VIIe siècle, on l'appelait tonsura magorum (« tonsure des magiciens », de magus, un terme équivalant à druide) (18) , surnommée plus tard tonsura Simonis Magi par le clergé romain qui associait l'origine de cette singulière tonsure à Simon Magus, le « premier hérétique » et adversaire de saint Pierre. De nombreux moines de tradition irlandaise contestaient cette affirmation et prétendaient que leurs pratiques, incluant la tonsure, étaient issues de l'autorité de saint Jean l'apôtre, de l'église d'Éphèse (Asie Mineure). (19) Il est probable que l'expression tonsura Simonis Magi ait été inventée afin de suggérer l'hérésie chez ceux qui portaient ce type de tonsure. Par contre, de nombreux manuscrits révèlent que saint Columbanus (543-615), autre moine irlandais qui devint abbé de Luxeuil et de Bibbio, portait cette tonsure lorsqu'il est arrivé en France, tout comme saint Samson, fondateur de l'évêché de Dol en Bretagne, qui avait rapporté des îles britanniques les pénitentiels celtiques et la méthode de calcul de la date de Pâques.

Il faut savoir que le crime de simonie (acheter des faveurs surnaturelles) fut appelé ainsi par l'Église de Rome en mémoire de Simon Magus dont la conversion ne résultait pas d'une réelle foi dans le Christ mais d'un désir d'obtenir des pouvoirs magiques et d'accroître son influence. Simon avait offert de l'argent à Pierre et Jean pour se faire baptiser dans l'espoir d'être investi du pouvoir magique du Saint Esprit (Actes, 8:9-29) et d'être en mesure de faire des miracles. La simonie fut longtemps décriée par la majorité des auteurs ecclésiastiques du Moyen Âge comme étant le « crime le plus abominable qui soit ». D'ailleurs, au IXe siècle, les moines de la région de Dol furent accusés faussement de simonie après s'être opposés à Nomenoë qui voulait être sacré roi de Bretagne.

Comme on peut le constater, toute association, même en nom, avec Simon Magus suggérait l'hérésie. En ce sens, la tonsura Simonis Magi classait les moines de tradition irlandaise dans la catégorie des 'insoumis' ou hérétiques aux yeux du clergé romain. Mais tant et aussi longtemps que l'Église de Gaule demeurait autonome et indépendante de l'autorité de Rome, comme ce fut longtemps le cas en Bretagne, les moines de tradition irlandaise n'avaient rien à craindre, particulièrement ceux qui vivaient au fond des bois, loin du clergé romain.

La tonsure celtique était un puissant symbole rappelant la liberté et les origines non romaines de l'Église chrétienne de Gaule. Elle marquait ses frontières territoriales et ethniques de même que son indépendance religieuse et politique, des acquis qui allaient s'estomper progressivement suite au Synode de Whitby qui eut lieu en 664. C'est au cours de ce bruyant synode que la controverse relative à la tonsure et au calcul de la date de Pâques fut soulevée. En fait, Whitby marqua le début de la fin de l'Église celtique, avec l'imposition du rite latin et la soumission graduelle à l'autorité de Rome. Ce fut le moment de confrontation de deux traditions, l'une orale et l'autre écrite, représentant des cultures distinctes et des systèmes symboliques nettement différents. (20)

Une bonne part du conflit résidait dans le fait que les moines de la tradition irlandaise avaient considérablement plus de pouvoir et d'autorité sur le culte des communautés locales que n'en avaient les représentants de la lointaine Église de Rome. Il en était de même pour les rois qui avaient un pouvoir décisionnel important sur les pratiques spirituelles de leurs sujets. Bref, les Celtes chrétiens de Bretagne, d'Irlande, du Pays de Galles et d'Écosse revendiquaient une souveraineté absolue en matière de destinée spirituelle à l'intérieur de leurs territoires – et la tonsure celtique était symbolique de cette liberté.

Dans son essai historique Excursus on the Pascal Controversy and Tonsure (publié dans son Opera Historica sur Bede, Oxford, en 1898) (21), Charles Plummer affirme que la tonsure était issue de la croyance romaine selon laquelle les cheveux longs étaient l'apanage de l'homme affranchi, la couronne de cheveux était le symbole du maître, et le crâne rasé, la marque de l'esclave. D'ailleurs, les Romains ordonnaient souvent que les Chrétiens soient rasés comme des esclaves afin de les humilier. Par la suite, certains moines du clergé romain ont commencé à se raser entièrement le crâne pour s'identifier comme « esclaves du Christ ». En comparaison, pour les Celtes qui préféraient se dire « serviteurs du Christ », l'humilité était l'une des plus grandes vertus et, de ce fait, le symbolisme traditionnel de leur tonsure devait être maintenu. D'un autre côté, les religieux de la tradition irlandaise se disaient des « hommes libres » de l'Église celtique. D'une certaine manière, le rasage de l'avant de la tête était pour eux un symbole d'humilité et d'obéissance – voire d'obédience celtique – alors que la chevelure longue à l'arrière pouvait représenter leur liberté et leur indépendance vis-à-vis les « maîtres romains » . En effet, lors du Synode de Whitby, le clergé romain avait déjà adopté la couronne de cheveux, prétendant qu'elle était symbolique de la couronne d'épines du Christ. Or, à l'origine, cette couronne de cheveux avait été portée par les aristocrates et membres de la classe dirigeante de la société romaine, comme César, de même que par les maîtres et propriétaires d'esclaves de l'Antiquité. Par conséquent, elle identifiait ceux qui la portaient comme des « maîtres » (du Christ) et non des « esclaves ». En ce sens, la tonsure romaine imposée par l'Église de Pierre au Synode de Whitby n'était pas une marque d'humilité et de soumission. On comprend mieux les enjeux et les implications symboliques qu'elle représentait aux yeux des « serviteurs de Dieu » qui, eux, adhéraient à la tradition non romaine de saint Jean, « l'apôtre bien aimé » de Jésus.

Bien que toute forme de tonsure ait été abolie en 1972 par le pape Paul VI, elle est toujours pratiquée de nos jours par certains ordres monastiques occidentaux, incluant les Chartreux et les Trappistes. Elle est également maintenue au sein de l'Église catholique orthodoxe d'Orient qui ne reconnaît plus l'autorité absolue de l'Église catholique romaine depuis le grand Schisme de 1054. Mais au XIIe siècle, tout religieux qui portait encore la tonsure celtique affirmait ouvertement son identité culturelle distincte et son opposition à la suprématie de l'Église de Rome sur la chrétienté. Ainsi, la curieuse tonsure des « serviteurs de Dieu » n'était rien de moins qu'une déclaration politique ouverte au clergé romain : c'était la reconnaissance des droits historiques et territoriaux d'une Église libre, et surtout la marque de l'affranchi qui n'obéissait qu'à sa propre conscience et ne prenait d'ordres que directement de Dieu, indépendamment du Saint Siège et de l'épiscopat romain.

Notes:

(15). Encore aujourd'hui, la spiritualité celtique diffère largement des principaux courants chrétiens. Elle est essentiellement panthéiste. Sur son site Web http://www.csif.org.nz/celtic/differences.html la Communauté de Sainte Ita et Saint Fillan écrit (notre traduction) : “Dieu peut être rencontré, entendu, ressenti partout et en toute chose, et pour cette raison, son culte véritable ne peut se retreindre aux quatre murs d'un édifice ou aux limites d'une tradition religieuse. Chaque brin d'herbe, chaque souffle de vent, chaque goutte de pluie, chaque vague de l'océan, chaque mouvement de la Terre, chaque coup d'aile d'un oiseau, chaque scintillement d'une étoile, chaque rayon de soleil... et chaque respiration humaine contient la vie même de Dieu.”

(16). The Celts and Christianity par Morgan O'Maolain, The Clannada na Gadelica: A Gaelic culture education facility, 1998, sur http://www.clannada.org/theology_christianity.php

(17). Les chrétientés celtiques par Christian Guyonvarc'h, sur :http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_chretientes_celtiques.asp

(18). Encore aujourd'hui la Bible gaélique écossaise utilise le terme druidhean (druide) pour désigner les mages dans Mathieu 2 :1-14.

(19). Selon la tradition de l'Église celtique, les premiers missionnaires chrétiens dans les Îles britanniques sont arrivés entre 75 et 80 après J-C. Disciples de l'Église de Saint Jean à Éphèse (Asie Mineure), ils adhéraient aux enseignements de Jean, incluant la célébration de Pâques à la même date que la Pâque juive. Voir http://www.csif.org.nz/celtic/history.html

(20). Celtic Tradition in Liturgical Practice: The Irish Synthesis, par Dr. Gail Justin, Instructional Technology, Manhattanville College, Purchase NY, sur http://faculty.mville.edu/justing/synthesis.htm

(21). Excursus on the Pascal Controversy and Tonsure, de Charles Plummer, dans Opera Historica, Oxford, 1896, et Bede's Ecclesiastical History of England, ed. Georges Bell & Sons, London 1907


© 2005 The Steps of Zion/Life Exploration Institute, AZ (USA) - Version française de The Great Architects of Tiron par F. Bernier, 10 avril 2005, rév. novembre 2007
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# Posté le vendredi 01 février 2008 22:48
Modifié le samedi 02 février 2008 11:03

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