L'historien Denis Guillemin (1999) croit que Tiron vient du mot latin thironium signifiant « haute colline ». En outre, la rivière située à proximité, dans la paroisse de Gardais, porte le nom de Thyronne depuis les temps les plus reculés et le nom le plus ancien donné à l'endroit, qui inclut une forêt, est Tyroon. Par la suite, plusieurs variations du même nom sont apparues, incluant Tiro, Tironio, Tyron, Tyrun et Tironium. La forêt portait-elle déjà le nom de Tyroon lorsque Bernard et ses disciples s'y installèrent ? C'est ce que suggéra le moine Geoffroy le Gros, tironien de la première heure, dans sa Vita de Bernard, qu'il rédigea entre 1130 et 1150.
Notons a priori que les formes tyr, tir et tur furent longtemps interchangeables, toutes dérivant du grec tyrsis et du latin turris, les deux signifiant tour, cité 'entourée' (citadelle) ou forteresse. Dans l'alphabet grec de l'Antiquité, dérivé de l'ancien système d'écriture phénicien, le phonème “u” s'écrivait “Y” en lettre capitale et “u” en minuscule. Ainsi, les formes tyr et tur désignaient la même chose. Cependant, de l'Antiquité jusqu'au Moyen Âge, la lettre “Y” (et “u” en minuscule) n'existait pas encore en bas latin, et les Romains employaient la lettre « v » pour transcrire tant la syllabe « u » que la consonne « v ». Mais quel pourrait être le lien avec l'endroit nommé Tiron ou Tyroon depuis les temps immémoriaux ?
À partir de l'an 52 environ, les Romains établirent plusieurs campements dans les forêts du Perche où ils développèrent l'agriculture et les arts mécaniques. (22) Il se peut donc que le nom Tiro/Tironium ou même Tvro- soit la forme latinisée d'un nom plus ancien, comme Tyrun, rappelant la présence des Turones/Turonos (ou Turons, en vieux francique) dans cette région. Selon la légende, ces anciens Celtes, alliés des Pictons, étaient les descendants de Turnus, roi des Rutules établis dans le sud du Latium (Italie).Les Turones auraient émigré en Gaule au VIe s. avant J-C pour y occuper un vaste territoire, depuis les rives de la Loire jusqu'à Fontevraud (Maine-et-Loire) où, en 1101, Robert d'Arbrissel fonda son monastère mixte. Conquis et romanisés en peu de temps, cette tribu de Celtes eut pour capitale la ville de Tours (Turres), appelé alors Turonum, T(h)oronus ou Turonica Civitas, et celle-ci fut déclarée Civitas Turonorum Libera (cité libre des Turons) durant le Ier siècle. Or, étant donné l'absence de “u” dans l'alphabet latin de l'époque, on écrivait Tvronorum, fort proche de Tyronium. Il est donc bien possible que le mot turon ne soit pas dérivé du légendaire Turnus, mais de la qualité de tiron (tiro) de ces Celtes que les Romains hissèrent au rang d'hommes affranchis.
La désignation Tirones employée par les moines artisans dont il est question ici est la forme plurielle du mot tiro. Dans la Rome antique, ce terme désignait un jeune soldat, une recrue militaire ou un novice pratiquant une activité quelconque. Durant le Moyen-Âge, on qualifiait ainsi l'écuyer, le gentilhomme ou le nouveau chevalier qui venait de compléter son entraînement. Tous les dictionnaires et ouvrages de référence que nous avons consultés définissent le tiro comme celui qui « commence à apprendre un métier », qui étudie « les éléments de base d'un art ou d'une science », ou dont « les connaissances sur un sujet ne sont pas encore parfaites ». On précise que tiro est synonyme de : initié, débutant, entrant, novice, apprenti, étudiant, néophyte, nouveau, « vert » (au sens de jeune) et « bleu » (au sens de débutant). En outre, le Webster Dictionary (1913) définit le terme tyronisme (aussi tironisme) comme étant « l'état du tyro, du débutant, du novice. » Dans le Britannia Internet Magazine (1996), on écrit que l'Ordre de Tiron était « une autre réforme du bénédictisme » et portait ce nom parce qu'ils « employaient des 'tirones' - des apprentis, similaires aux conversi cisterciens », (23) des frères convers qui travaillaient au service de Dieu.
Dans son article intitulé Regular Orders, Mark D. F. Shirley écrit que le terme Tironensiens (« Tironensians ») est une adaptation du latin tirones, signifiant apprentis », et que ces hommes « furent réunis par le fondateur de cet ordre pour mettre leurs talents et compétences au service de Dieu. »(24) C'est l'interprétation que Cassiodorus (490-585) donnait, lui aussi, à ses jeunes moines, appelés tirones, qu'il disait être des « novices nouvellement initiés à l'étude de la Bible ». (25) On trouve le même terme dans la Vita Hilarionis de saint Jérôme (340-420) qui employa l'expression « Christi tirones » pour désigner les disciples du Christ. Parallèlement, les moines colombanistes du VIe au IXe siècle, incluant ceux de l'Abbaye de Luxeuil (VIe siècle) en Franche-Comté, se faisaient appeler Regis tirones, c'est-à-dire les « serviteurs du Roi » (le Christ), une désignation qui n'est pas sans rappeler le terme gaélique Céli Dé (signifiant les serviteurs ou compagnons de Dieu). Enfin, le moine copiste du Moyen Âge portait, lui aussi, le titre de tiro et ce, à l'exemple de Marcus Tullius Tiro, le scribe et serviteur affranchi de Cicéron (Ier siècle), qui inventa un système de sténographie appelé « notes tironiennes » (notae tironianae). Ce système d'écriture abrégée qui comprenait à l'origine quelque 4 000 symboles et abréviations fut augmenté à plus de 13 000 signes différents, formés de traits et de points, et enseigné dans les monastères d'Occident, plus particulièrement chez les Bénédictins.
Ainsi, comme on peut le voir, peu importe qui était qualifié de tiro, ce terme était toujours associé à l'état d'homme libéré, ou initié à un état supérieur; et tel que le suggère la racine tir, tyr, tur, son droit de cité ne pouvait s'exercer qu'en vertu de règles précises à l'intérieur d'un territoire marqué par des bornes ou tours - une citadelle, un lieu entouré de murs, un cloître ou un ordre, au sens employé par les Romains pour désigner une classe sociale à part.
À ce stade-ci, nous pouvons conclure que les Tirones étaient les initiés, maîtres et apprentis, d'un collège ou d'une tradition particulière. Cela expliquerait pourquoi Bernard de Tiron, Robert d'Arbrissel et Vitalis de Mortain se faisaient appeler magistri et principes eremitarum (maîtres et autorités de l'enseignement), une expression typiquement celtique et associée au « Vieux Sage », c'est-à-dire le druide d'autrefois, un rôle joué plus tard par les maîtres culdéens, puis par les abbés des collèges irlandais. En ce sens, on peut dire que l'Ordre de Tiron était une école initiatique de tradition celtique.
Notes:
(22). Antiquité et chroniques percheronnes, Volume 1, par L. Joseph Fret, Monographies de villes et villages de France, première édition 1838 ; Micberth 2001
(23). Source : http://www.britannia.com/church/tironen.html
(24). Source : http://www.durenmar.de/articles/regularorders.html
(25). Proceedings from The City and the Book I – International Congresses in Florence, Certosa, 30, 31 Mai et 1er juin 2001, Section II : The Christian Bible, Dr. SSA. Luciana Cuppo Csaki, Societas Internationalis Pro Vivario, sur http://www.florin.ms/aleph2.html
© 2005 The Steps of Zion/Life Exploration Institute, AZ (USA) - Version française de The Great Architects of Tiron par F. Bernier, 10 avril 2005, rév. novembre 2007
