« Illuc multitudo fidelium utriusque ordinis abunde confluxit, et prædictus pater omnes ad conversionem properantes, charitativo amplexu suscepit, et singulis artes, quas noverant, legitimas in monasterio exercere preacipit. Under libenter convenerunt ad eum fabri, tam lignarii, quam ferrarii, scupltores et aurifabri, pictores et cæmentarii, vinitores et agricolæ, multorumque officiorum artifices peritissimi. »
Notons qu'à cette époque, le terme ordo, en bas latin, faisait référence au rang social du citoyen et non à un ordre religieux. En outre, contrairement à ce que Lores Carey MacKiney (26) et Claude Mortet (27) ont compris du texte d'Orderic Vital, tous ces charpentiers, forgerons, scuplteurs, orfèvres, peintres, maçons, vignerons et agriculteurs ne sont pas venus à Tiron en « 1040 [sic] pour pratiquer divers arts » (MacKinney, p. 25) ; ils s'y sont retrouvés en grand nombre, en février 1114, pour se joindre aux autres tirones déjà recrutés et tonsurés par Bernard. Sachant que le verbe confluere signifie affluer, arriver en masse, il devient clair que ces hommes se sont rassemblés pour former la nouvelle congrégation dont l'existence fut reconnue officiellement par la chartre de fondation de l'abbaye de Tiron, signée le 3 février 1114 par Yves, évêque de Chartres.
Plusieurs historiens et archéologues, tout comme de nombreux auteurs d'ouvrages sur l'histoire de la Franc-maçonnerie, ont souvent parlé de « moines gris » anonymes (et non de frères mendiants) comme étant des Bénédictins, ou les ont confondus avec les « moines blancs » de l'Ordre de Cîteaux, également de stricte observance. En fait, les moines de Tiron, comme leurs frères de Savigny, portaient une tunique grise. Ce n'est que plus tard que les Tironiens ont adopté l'habit noir.
Dans la Règle de saint Benoît, aucune couleur spécifique n'est mentionnée. Par contre, selon Catholic Encyclopedia (1911), « on a spéculé que les premiers Bénédictins portaient un habit blanc ou gris, la couleur de la laine naturelle, sans aucune teinture. » Cependant, le noir devint la couleur prédominante dans cet ordre monastique, d'où l'appellation « moines noirs » désignant tous les Bénédictins « sauf ceux qui appartenaient à une congrégation séparée et qui avaient adopté une couleur distinctive. » Bernard de Tiron avait choisi une « couleur distinctive » - le gris naturel, comme les premiers Bénédictins - pour distinguer les membres de sa congrégation des moines noirs de Cluny qui ne suivaient plus la Règle bénédictine dans toute sa rigueur. Par contre, durant le XIVe siècle, les Tironiens de Kelso, en Écosse, auraient adopté l'habit blanc, similaire à celui des Cisterciens, pour une raison que l'on ignore. Parallèlement, en 1147, les moines de Savigny, ou Savignacs, dont l'ordre avait été fondé par Vitalis de Mortain en 1112, furent forcés de se joindre à l'Ordre de Cîteaux et, du même coup, d'adopter l'habit blanc. Le fait que certains Tironiens, les Cisterciens et les Savignacs en sont venus à porter des habits similaires peut expliquer que des archéologues et historiens ont parfois confondu les trois ordres, allant même jusqu'à avancer que les premières structures gothiques furent conçues par les Cisterciens et construites sous leur direction par des maçons templiers.
Comme l'Ordre de Cîteaux, celui de Tiron était une branche réformiste de Bénédictins de stricte observance, suivant à la lettre la Règle de saint Benoît (rédigée vers 528). Mais contrairement à Étienne Harding et Bernard de Clairvaux, l'abbé de Tiron croyait fermement aux bienfaits spirituels du travail manuel et de la création artistique. Pour cette raison, les Tironiens n'ont jamais engagé des artisans laïques ou des frères convers; ils faisaient eux-mêmes tous les travaux manuels, et cela faisait partie dans leur routine quotidienne.
« Outre le travail d'agriculture, ses moines pratiquaient tous les arts et métiers sans employer aucun laïque. Au moment où il fonda Tiron en 1109, Bernard était animé par la rigueur disciplinaire et la simplicité. Le retour de ce groupe au travail manuel et à la simplicité originale des services liturgiques, conformément aux prescriptions de la Règle de saint Benoît, supporte clairement l'idée que Bernard connaissait bien la réforme de Cîteaux. » (28)
Durant des siècles, tous les arts, métiers et traditions issus de la culture romaine – écriture, peinture, architecture, construction de ponts, travail des métaux, etc. – furent conservés et pratiqués principalement dans les maisons bénédictines. Cependant, on sait que la tradition bénédictine fut profondément influencée par le système culdéen grâce au bénédictin Winfrid, mieux connu sous le nom de Boniface ; durant le VIIIe siècle, celui-ci s'en était grandement inspiré pour créer une classe spéciale de moines, composée d'artisans (« Operarii ») et de Maîtres des travaux (Magistri operum). L'historien J.A. Wylie explique :
« En 719, Winfrid, anglo-saxon de naissance et moine bénédictin, cherche à rencontrer Willibrord qui dirigeait alors les acrivités d'évangélisation de l'église culdéenne. Et, après avoir utilisé toute sa ruse et démontré son zèle pieux, il a réussi à gagner la faveur de Willibrod, désirant étudier les méthodes d'évangélisation sous le chef culdéen. 'Il s'est glissé furtivement aux côtés de Willibrod', dit Dr. Ebrard, 'comme le loup prêt à voler le berger,' et vécut avec lui durant trois années, se faisant passer pour l'assistant du prélat mais étant en réalité un espion. Après trois ans, il est retourné à Rome, d'où il venait et tenait ses ordres. Le pape Grégoire II le consacra évêque et changea son nom pour Bonifacius, significant “celui qui fait du bien”, comme par anticipation des services qu'on attendait de lui. Ayant abandonné le déguisement culdéen, il est reparti pour l'Allemagne, à titre de légat extraordinaire du pape. . . Appuyé par Charlemagne et Pépin de France, il commença dès lors à éliminer les établissements culdéens en les transformant en évêchés, soumis à l'autorité de Rome. Ainsi, il fonda en Allemagne les évêchés de Wartzburg, Burabourg, Erfurt et Aichstadt, puis le monastère de Fulda en 744. Voilà la méthode qu'employa Boniface pour convertir les Germaniques et métamorphoser les missionnaires culdéens en moines bénédictins et romaniser les collèges culdéens – par des moyens corrects tant qu'il se pouvait, sinon par la force quand l'artifice échouait. » (29)
Quatre siècles plus tard, les moines de Tiron étaient probablement les seuls qui faisaient tous les travaux manuels eux-mêmes. En fait, Bernard de Tiron pensait que le moine avait pour devoir, tout en gardant le silence complet, de communiquer l'essence des saintes écritures par la création artistique et l'architecture, à l'exemple des premiers Bénédictins. (30)
« Le célèbre saint Bernard [de Tiron] croyait avoir trouvé le remède contre l'inévitable tendance à putréfier. Issu de l'école d'ascétisme la plus stricte et se méfiant de tout ce qui pouvait efféminer, il pensait qu'il n'était pas bon pour un moine de passer tout son temps à méditer ; et le meilleur moyen préventif qu'il trouva contre les tentations à la passivité fut d'imposer des activités pour occuper autant l'esprit que les mains des recluses. » (31)
Les moines de Tiron étaient reconnus non seulement pour leur talent artistique, mais aussi pour leur grande maîtrise de tous les arts et métiers. « Parmi les Tironiens, il y avait d'habiles fermiers, des experts charpentiers et des forgerons, alors que d'autres membres de l'Ordre excellaient en architecture et en dessin. » (32) En fait, Bernard rendit obligatoires la maîtrise et la pratique d'au moins un art ou métier pour chacun de ses moines. Ce devoir particulier fit de Tiron un ordre monastique complètement à part des autres.
Dans son Histoire d'Angleterre (De Rebus Anglicis), l'historien Guillaume de Neubrige (XIIe s.) mentionne que Bernard de Tiron avait rédigé un « ensemble de règles particulières » pour ses moines, mais le texte original a été perdu. (33) Il est probable que ces « règles particulières » clarifiaient certains chapitres de la Règle bénédictine:
« La Règle de Benoît n'a pas été rédigée pour des artistes. Elle date d'une époque où l'on ne faisait aucune distinction précise entre l'artiste et l'artisan. On y lit le mot 'art' (ars) sept fois : une fois en référence aux outils de l'art spirituel, les instruments du bon travail (4,75); trois fois en référence aux tâches confiées durant les périodes de travail quotidien (46,1; 48,24; 66,6); et trois fois dans un chapitre dédié spécifiquement aux artisans (artifices) du monastère (57.1-3). » (34)
En comparaison, les moines de Cîteaux rejetaient - et même interdisaient - tout travail manuel et artistique. Ils préféraient employer des frères convers, et parfois des laïques, pour lesquels Étienne Harding, fondateur de l'Ordre, avait rédigé dans les années 1120 un règlement complet intitulé Usus Conversorum (Us des convers) pour leur fonctionnement au sein de l'Ordre cistercien. Parallèlement, en 1123, Bernard de Clairvaux publia son Apologia ad Gulielmum dans lequel il jetait les bases de nouvelles normes d'architecture pour tous les monastères et églises de l'Ordre de Cîteaux ; selon lui, les moines devaient consacrer leur vie dans le monde temporel à se repentir et à méditer sur la parole de Dieu et non à se soucier d'architecture et d'art religieux. C'est ainsi qu'en 1134 de nouveaux règlements furent imposés, limitant le travail des maçons et des artistes à tel point que tous les établissements cisterciens ont fini par afficher le même style, marqué par une simplicité et un ascétisme extrêmes. Et comme l'explique l'historien dominicain Pierre Mandonnet, la liste des interdictions était très précise :
« Le règlement de 1134, après avoir réaffirmé les exigences du Exordium Parvum concernant la simplicité du matériel et des habits liturgiques, interdisait les lettres enluminées et l'utilisation de couleurs dans la transcription de manuscrits; il bannit également les reliures raffinées pour les parchemins décorés d'or ou d'argent de même que les vitraux et les sculptures et murales décoratives dans les églises et les monastères. Les portails sculptés n'étaient pas permis et le chapitre de 1157 se prononça même contre l'ajout de toute couleur aux plus simples portails et portes d'église. Lors du même chapitre, on condamna les tours construites en pierre; on ne tolérait qu'un simple clocher de bois qui ne pouvait pas contenir plus de deux cloches de format réduit. En 1218, les pavés décoratifs furent interdits, puis [on] ordonna la suppression de toutes les images placées sur les autels. » (35)
Toute décoration était jugée frivole et même dérangeante pour le moine contemplatif de l'Ordre cistercien. C'est pourquoi tout devait être d'une extrême simplicité. Or, même si le dépouillement le plus complet devait devenir typique de l'Ordre de Cîteaux, il reste que les Cisterciens n'ont jamais développé un véritable style architectural. Par le même fait, ils n'ont jamais appris ni pratiqué un art ou métier. Ils engageaient des artisans qui devaient travailler conformément aux normes d'humilité des Cisterciens pendant que les « serviteurs de Dieu » se consacraient aux offices et à la méditation. Cependant, nous ne sommes pas de l'avis de Mandonnet selon qui « les autres ordres religieux n'ont jamais pu créer une école artistique égale à celle de Cîteaux, caractérisée par des éléments distinctifs et uniformes. » Les moines de Tiron y sont certainement parvenus.
Au XIIe siècle, de nombreux Bénédictins rejetaient les vues de Bernard de Clairvaux. L'un d'eux fut un certain Theophilus Presbyter (« le prêtre »), le pseudonyme d'un moine de l'Ordre bénédictin qui se disait « un humble prêtre, serviteur des serviteurs de Dieu ». Né vers 1070 et décédé vers 1125, Theophilus exprima ce que bien d'autres moines pensaient, particulièrement ceux de Tiron, dans son traité De Diversis Artibus (Essai sur divers arts), rédigé entre 1110 et 1125. Ce guide pratique en trois volumes défendait « la place importante de l'art dans l'univers de Dieu », position diamétralement opposée aux principes de Bernard de Clairvaux, tels qu'énoncés dans son Apologia. Le document de Theophilus traitait des techniques et des outils de peinture, d'enluminure et de dessin, de fresque, de vitrail, d'orfèvrerie et de métallurgie, incluant les fours des fondeurs. Fidèle à la réforme bénédictine, Theophilus affirmait que le talent et le savoir qu'il décrivait comme « des dons de Dieu faits aux hommes » devaient être encouragés, partagés librement et utilisés avec humilité pour la glorification de Dieu. Dans la préface de son traité, Theophilus a écrit ceci (nous traduisons de l'anglais) :
« Par l'esprit de la sagesse, vous savez que toute création provient de Dieu et qu'il rien n'existe sans Lui. Par un esprit de compréhension, vous avez reçu vos capacités – l'ordre, la diversité et la mesure avec lesquels vous pouvez poursuivre votre travail diversifié. Par l'esprit du bon conseil, vous ne cachez pas le talent qui vous a été donné par Dieu, mais en travaillant librement et en enseignant avec humilité, vous le montrez à ceux qui désirent comprendre. Par un esprit de force et de courage, vous éloignez de vous toute la torpeur causée par la paresse ; et tout ce que vous commencez avec énergie, vous le terminez avec pleine vigueur. Par l'esprit de la connaissance qui vous a été accordé, vous êtes dans l'abondance du c½ur.” (36)
Nombreux sont les historiens qui identifient l'auteur de ce traité comme étant Rogerus d'Helmarshausen, un Bénédictin, armurier et métallurgiste au monastère de Stevlot-Malmedy, dans les Ardennes belges, non loin de la frontière allemande. Toutefois, ce Theophilus n'était pas le seul Bénédictin qui professait une telle approche en milieu monastique et qui se disait « le serviteur des serviteurs de Dieu ». Bernard de Tiron et ses moines artisans se consacraient eux aussi au service des « serviteurs de Dieu » – les Culdéens. En ce sens, il n'est pas impossible que Bernard de Tiron, décédé en 1118, ou l'un de ses disciples, soit l'auteur du traité en question car l'anonymat chez les Tironiens était une marque d'humilité absolue.
Notes:
(26). Pre-Gothic Architecture : A Mirror of the Social-Religious Renaissance of the leventh Century, by Lores Carey MacKinney, Speculum, Vol. 2, No. 1, Jan. 1927, pp. 11-32
(27). Recueil de textes relatifs à l'histoire de l'architecture et à la condition des architectes en France, au Moyen-Âge, XI-XIIe siècles, par Victor Mortet, Picard et Fils éditeurs, Paris, 1911
(28). A History of the Cistercian Order, by Louis J. Lekai, S.O. cist., , Ph.D., Chapter 3: The White Monks; Cistercian Abbey of Our Lady of Spring Bank, Sparte, Wisconsin, 1953, page 13; sur http://www.monksonline.org/White-Monks/ch1A.htm
(29). History of the Scottish Nation, par Dr James Aitken Wylie, London, Hamilton, Adams & Co., Edinburgh, 1886, Volume 2, Chapitre 8
(30). Le travail dans les monastères au Moyen-Âge, par Émile Levasseur (19th century), Encyclopédie de l'Agora, Ayers Cliff, Québec, Canada, sur http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Moyen_Age--Le_travail_dans_les_monasteres_au_Moyen_Age_par_Emile_Levasseur
(31). Wylie, Volume III, Chapitre 24
(32). Wylie, ibid
(33). Histoire d'Angleterre (De Rebus Anglicis, 1.I, e. 15, G. de Neubrige, dans Histoire littéraire de France, où l'on traite de l'origine et du progrès, de la décadence et du rétablissement des sciences parmi les Gaulois et parmi les François, Congrégation de Saint-Maur, Tome X, p. 215; nouvelle édition (1995), conforme à la précédente (1868) et revue par M. Paulin Paris, 1995; publié sur Gallica, Bibliothèque nationale de France, http://gallica.bnf.fr
(34). Art and Monasticism, By Fr. Hugh Feiss, OSB, STD, April 1997, The Benedictine Monastery of the Ascension, Jerome ID, USA, on http://www.idahomonks.org/aam.htm
(35). St. Dominic and His Work, par Pierre Mandonnet, O.P., traduction algiase par Soeur Mary Benedicta Larkin, O.P., B. Herder Book Co., St. Louis/London, 1948; Chapter 17: Efforts of the Church to Revive Preaching
(36). De Diversis Artibus par Theophilus (Presbyter), édité et traduit du latin en anglais par C. R. Dodwell, Édinbourg-Londres, Thomas Nelson & Sons Ltd.; et New York, Oxford University Press, 1961
© 2005 The Steps of Zion/Life Exploration Institute, AZ (USA) - Version française de The Great Architects of Tiron par F. Bernier, 10 avril 2005, rév. novembre 2007
