« Au milieu du XIIe siècle, les guerres d'Europe ont poussé les maçons et les architectes vers un endroit plus tranquille et l'Écosse devint leur refuge. Parmi eux, il y avait un groupe d'artisans de Lombardie (au nord de l'Italie) qui possédaient une charte affirmant que leurs règlements avaient été établis par Hiram, Roi de Tyr, quand celui-ci envoya des artisans travailler à la construction du temple du Roi Salomon, à Jérusalem. En Écosse, ces maçons ont construit en 1140 l'Abbaye et la Tour de Kilwinning où une loge existait déjà depuis 1128 et où les maçons écossais tenaient leurs assemblées générales. En 1150, cette loge devint la Loge Mère de Kilwinning ; elle existe encore de nos jours. » (37)
Construite entre 1140 et 1162, l'Abbaye de Kilwinning fut fondée sous le règne de David Ier, par Jocelyn, évêque de Glasgow, et Hugues de Morville, Grand Constable d'Écosse. (38) Il est bien possible, comme ce fut le cas ailleurs en Écosse, que les moines de Tiron, établis à Selkirk dès 1113 à la demande du roi David, puis à Kelso en 1128, aient investi le site de Kilwinning plusieurs années avant la construction de la nouvelle abbaye et ce, alors qu'y vivaient encore plusieurs Culdéens. On sait que pendant qu'un groupe de Tironiens était fermement établi à Kelso, près de la frontière anglaise, d'autres furent envoyés directement de France pour construire un nouveau monastère à Kilwinning. Ces moines artisans avaient été recrutés, tonsurés et formés conformément aux règlements les plus stricts établis par Bernard de Tiron.
Plusieurs historiens maçonniques ont suggéré que les marques de maçon gravées sur les murs et arches de l'ancienne salle capitulaire (mesurant 38 pieds par 19 pieds, soit environ 11,4 m par 5,7 m), située du côté est de l'abbaye, prouvent l'existence d'une première loge depuis le XIIe siècle. Mais, en supposant que ce fut le cas, une telle loge – de laubja, mot attesté dès 1135, désignant un abri temporaire fait de branches – aurait d'abord été située à proximité du chantier, le temps d'élever les murs de pierre, puis déplacée à l'intérieur de la salle capitulaire. Or, seuls des moines réguliers, c'est-à-dire ayant fait v½u de respecter la règle de vie de l'abbaye, pouvaient accéder à la salle du chapitre ; aucun convers ni laïque ne pouvait y entrer. C'est dans cette salle qu'avaient lieu les chapitres conventuels et les assemblées quotidiennes de la communauté pour y lire un chapitre de la règle de vie du monastère. Ceux qui ont laissé ces marques ne pouvaient donc être que les moines occupant les lieux. Sachant que les Tironiens étaient des artisans, faisant eux-mêmes tous les travaux, il est bien probable que la salle capitulaire servait aussi à l'instruction des tirones (apprentis) sous la direction d'un « aîné » (magister) et à l'élaboration des projets d'architecture, en utilisant les murs comme planches à tracer. Dans les Annals of Lesmahagow, il est dit que chaque monastère tironien en Écosse était pratiquement un « véritable collège » de moines artisans, c'est-à-dire un corpus (corporation) reconnu par les autorités et ayant son propre règlement et ses privilèges :
« L'Ordre tironien comptait six monastères en Écosse et chaque moine qui vivait dans ces établissements pratiquait le métier ou l'art mécanique qu'il connaissait, de telle sorte qu'il existait un véritable collège de laborieux artisans dans l'Ordre de Tiron, comprenant des sculpteurs [pierre et bois], des charpentiers, des forgerons et des orfèvres, des maçons, des horticulteurs, etc., tous sous la direction d'un Aîné, et tous les profits provenant de leur travail servaient à combler les besoins de la communauté. » (39)
L'organisation sociale des Tironiens était sans doute prescrite par l'abbaye mère de Tiron, en France. Mais pour parvenir à construire un réseau d'environ 120 prieurés et monastères en moins de 70 ans, les Tironiens devaient nécessairement recruter et former de nouveaux tirones parmi la population locale. Des écoles étaient donc essentielles.
Plusieurs spécialistes, incluant l'historien et architecte français Louis-Albert Mayeux (1872-1931), croient que les moines de Tiron auraient fondé, entre 1130 et 1160, la plus grande école d'arts et de métiers du XIIe siècle. Située à Chartres, sans doute rue des Forgerons où Bernard de Tiron avait établi un prieuré en 1117, (40) cette école qui a vite recruté plus de 500 tirones jouissait déjà d'une excellente réputation au moment où Hugues de Toucy fut consacré archevêque de Sens, en 1142.
En 1906, Mayeux publia, dans la Revue Mabillon, un article qui allait soulever la controverse, intitulé Les grands portails du XIIe siècle et les Bénédictins de Tiron. (41) Il avait longuement étudié les premières ½uvres de style gothique, incluant les églises de Saint-Ayoul (en Provins) et celles d'Étampes et de Saint-Loup du Naud dans le diocèse de Sens avant de conclure que les moines de Tiron avaient établi et dirigé une formidable école d'art et de métiers à Chartres :
« En étudiant de près les grands portails du XIIe siècle dans les limites des diocèses de Sens, Paris et Chartres, Mayeux signale dans les statues des caractères identiques et très bien déterminés; d'où il conclut qu'il s'est développé dans cette province, de 1130 à 1160, une véritable école, digne d'être appelée l'École du XIIe siècle, et que ces portails ont été créés par des sculpteurs sortis vraisemblablement d'un même groupement, peut-être même par un seul artiste. Des villes mentionnées dans cette étude, trois faisaient partie de l'ancien diocèse de Sens Provins, Étampes et Saint-Loup du Naud. . . Le créateur de cette école serait saint Bernard, abbé de Tiron, au diocèse de Chartres. Il avait fondé ce monastère grâce à la protection du grand Yves, évêque de cette ville, et il y avait attiré 'des ouvriers tant en bois qu'en fer, des sculpteurs et des orfèvres, des peintres, des maçons et d'autres artisans habiles en tout genre. » (42)
Les mêmes historiens ont avancé que les Tironiens furent les maîtres artisans qui ont introduit le style gothique en France et ce, lors de la construction, en 1134, de la deuxième Cathédrale Notre-Dame de Chartres dont il ne reste plus, après l'incendie de 1194, que le Triple Portail (ou Portail Royal), construit entre 1145 et 1170, et les deux clochers, datant de 1134-1165. (43) Au moment où Thibault IV le Grand (44) (décédé en 1152), Comte de Blois, Troyes, Champagne et Chartres, demanda aux Tironiens d'investir leur talent dans la reconstruction de Chartres, ceux-ci étaient déjà réputés bien au-delà des frontières pour leur expertise et la grande beauté de leurs réalisations.
Charles Marie Georges Huysmans (alias Joris-Karl Huysmans), co-fondateur et premier président de l'Académie Goncourt (1900-1907) qui devint plus tard un oblat bénédictin, partageait l'opinion de Mayeux. Parallèlement à sa carrière d'historien et critique d'art, Huysmans se fit connaître en tant qu'auteur de romans historiques particulièrement bien documentés. Dans La Cathédrale (1898), il écrit ceci à propos des constructeurs de la Cathédrale de Chartres :
« L'on peut admettre cependant qu'au douzième et au treizième siècle, ce furent les bénédictins de l'abbaye de Tiron qui dirigèrent les travaux de notre église ; ce monastère avait, en effet, établi, en 1117, un couvent à Chartres ; nous savons également que ce cloître contenait plus de cinq cents religieux de tous arts et que les sculpteurs et les imagiers, les maçons-carriers ou maîtres de pierre vive y abondaient. Il serait donc assez naturel de croire que ce furent ces moines, détachés à Chartres, qui tracèrent les plans de Notre-Dame et employèrent ces troupes d'artistes dont nous voyons l'image dans l'un des anciens vitraux de l'abside, des hommes au bonnet pelucheux, en forme de chausse à filtrer, qui taillent et rabotent des statues de rois. » (45)
Nous ne savons pas hors de tout doute que ce sont les Tironiens qui introduisirent le style gothique en France, mais nous savons qu'ils utilisaient une technique de maçonnerie novatrice qu'ils ont probablement inventée. En 2001, à Cardigan, au Pays de Galles, les archéologues ont étudié les ruines du monastère tironien de St. Dogmaël, fondé en 1115 par le Sieur Robert Fitz Martin. Ils sont restés intrigués devant le singulier travail de maçonnerie du monastère : les constructeurs ont utilisé une technique tout à fait unique dans la disposition de la pierre franche (ou pierre de taille) et la même technique fut observée dans tous les bâtiments du village de Cardigan et au manoir de Fitz Martin, à Cemais. Les archéologues en ont conclu que le riche seigneur Martin avait probablement introduit cette technique unique au Pays de Galles :
« Exception faite des pierres de Portland Stone, Bath et Larvikite, les pierres de construction provenant de sources lointaines comme Offa's Dyke sont étonnamment absentes à Cardigan. Ici, ainsi que dans le village voisin de St. Dogmaël, on a utilisé beaucoup d'ardoise et de grès comme pierre de taille, tirées des carrières locales. Ce qui est particulièrement intrigant, c'est la manière que ces matériaux furent utilisés par les maçons de l'endroit dans des bâtiments antérieurs au début du XIIe siècle. Bien souvent, les assises sont composées de dalles polies en ardoise qui alternent avec un ou deux blocs de grès. Ce type de structure se trouve partout à St. Dogmaël, pas seulement dans les maisons mais aussi dans les murs de l'abbaye, le seul monastère que les Tironiens ont construit dans le Pays de Galles et en Angleterre. Robert Fitz Martin, le seigneur anglo-normand de Cemais, et le fondateur du monastère, avait ramené avec lui un groupe de moines de l'Abbaye mère de Tiron, dans le diocèse de Chartres. Il se peut qu'il ait aussi rapporté une technique de construction (et possiblement quelques pierres à bâtir), celle-là même qui est si unique à cette partie de Cemais, entre Cardigan et son château de Newport. » (46)
Robert Fitz Martin (décédé vers 1159) était un riche chevalier normand qui devint le premier seigneur de la baronnie de Cemais, peu après l'invasion normande du pays de Galles (vers 1100). Il avait ramené avec lui un petit groupe de moines directement de l'Abbaye de Tiron. Il est donc fort probable que les Tironiens ont introduit cette singulière technique de maçonnerie au pays de Galles, d'autant plus que de récentes fouilles archéologiques à l'abbaye mère de Thiron-Gardais ont révélé la même technique dans la maçonnerie de plusieurs murs construits durant la même époque. Or, la construction de l'abbaye mère débuta en 1114 et celle du monastère de St. Dogmaël, en 1115.
Tel que mentionné plus tôt, les moines de Tiron maîtrisaient la pratique de la plupart des arts et métiers. Encore plus exceptionnel est le fait que les Tironiens du prieuré de Lesmahagow, en Écosse, étaient aussi des constructeurs de ponts (pontifices). Or, la construction de ce type de structures était une spécialité d'origine romaine que très peu de Bénédictins maîtrisaient durant le Moyen-Âge. Selon les Annals of Lesmahagow,
« On engageait parfois [les Tironiens] pour travailler dans un vaste district du pays. Dans le Statistical Account of Scotland (article de 1799 sur la paroisse de Hamilton), il est écrit que le vieux pont qui traverse la rivière Avon, non loin de Barncluith, fut construit par les frères de Lesmahagow. » (47)
À ce stade-ci, il importe peu de savoir d'où venait l'art sacré de ces artificiers, que ce soit la Lombardie (Italie), l'Angleterre, la France, l'Allemagne ou ailleurs. Il est à peu près certain que ce fut l'héritage des collegia romains et que les moines bénédictins et leurs confrères colombanistes en furent les conservateurs, chacun l'utilisant à sa façon pour rendre gloire à Dieu, conformément à leur règle de vie respective.
Notes:
(37). An abbreviated history of Freemasonry, par Phil Grau, P.M., 2005, publié sur le site de la Loge maçonnique Havasu N°64 F. & A.M., Arizona, http://www.havasumasons.org/index.htm
(38). Yarker (1909), Chapitre 8: Masonry in Saxon England
(39). The Annals of Lesmahagow, A narrative of events year by year of written records and pictures dating from 1179AD to 1864AD, de James Lee; Chapter 2: History, chiefly Ecclesiastical, publié sur http://www.lesmahagow.com/history/annals/CH05/05(s05)001.htm
(40). En 1144, David Ier accorda aux Tironies de Kelso la baronnie et l'église de Lesmahagow, à Clydesdale, un ancien site culdéen où les moines construisirent un prieuré dédié à Saint Machutes, c'est-à-dire Saint Malo (aussi Saint Maclou), un moine irlandais du VIe siècle. Puis, en 1228 et 1240, Richard de Bard ('ménestrel' ou 'poète' en gaélique) donna d'autres terres aux moines de Kelso et de Lesmahagow, incluant le domaine de Little Kyp dans le Lanarkshire. Les concessions et privilèges furent confirmés succcessivement par les rois Malcolm et William le Lion, de même que par les évêques John, Joceline, William et Walter, tous de Glasgow, puis par le pape Innocent IV vers 1250. Dès sa fondation, le prieuré de Lesmahagow reçut le statut privilégié de sanctuaire, libre de toute obligation et juridiction épiscopale. Les droits et libertés des Tironiens furent accrus par le roi David II (1330-1332) qui leur octroya une charte les soustrayant de toute taxe et autres redevances financières.
41. Tel que rapporté par Ernest de Lépinois (Histoire de Chartres, Tome I, Garnier 1854, p. 92-93), en ou vers 1117 « les moines de l'abbaye de Thiron établirent une succursale à Chartres, dans une maison situé près du marché, juxta forum. Ces religieux étaient fort aimés de l'évèque Geoffroy et du comte Thibault, à cause de la réputation de science et de sainteté qu'avait laissée le bienheureux Bernard, leur premier abbé, et que soutenait leur abbé Guillaume. Aussi la maison de Chartres fut-elle abondamment pourvue de tous les biens de ce monde. . . Les moines de Thiron, dont le premier prieur à Chartres fut Hubert Lasnier, occupèrent d'abord une maison située près du marché, qu'ils avaient achetée moyennant dix livres et douze deniers, d'Helduise, femme du boucher Glavin (Acte passé, avec échange de fidejusseurs ou cautions, à la cour du sénéchal André de Baudemont, devant le prévôt Etienne, et en présence d'Etienne , fils de Roger et du Thibault Claron, familiers du Comte, Arch. dép., Cart. Thiron, invent. no 57); puis, peu de temps après, ils échangèrent cette maison contre une autre, sise rue des Forgerons, in vico fabrorum, appartenant au forgeron ¼nard, auquel ils laissèrent la jouissance de la forge qui s'y trouvait. (Acte fait à Thiron le 8 des kal. de juillet, sous l'abbé Guillaume et le règne du roi Louis (le Gros). Ib. n° 56.) Le carrefour voisin de la maison de Thiron est encore connu sous le nom de Croix-aux-Moines-de-Thiron.”
(42). Les grands portails du XIIe siècle et les Bénédictins de Tiron, par Albert Mayeux, in-8e, 26 p, Archives monastiques, Revue Mabillon, Août 1906; commentaire dans le Bulletin Monumental, dirigé par Eugène Lefevre-Pontalis, Société française d'archéologie, 70e Volume : Paris-Caen 1906, p. 605; aussi dans in Les protagonistes de la popularité de Saint Loup vers 1554 : Hugues de Toucy, Archevêque de Sens, Les rencontres de Provins; sur http://perso.magic.fr/relet/StLoup/Les_Protagonistes/HUGUES_DE_TOUCY.htm
(43). Mayeux (1906), ans Les protagonistes de la popularité de Saint Loup vers 1554 : Hugues de Toucy, Archevêque de Sens, Les rencontres de Provins, http://perso.magic.fr/relet/StLoup/
(44). Le style gothique, avec ses arches brisées et ses voûtes à côtes permettant des hauteurs vertigineuses, est apparu dans la région Paris Île-de-France, entre 1120 et 1150. Source : A history of the Gothic period of Art and Architecture, par Andrew Henry Robert Martindale, professeur d'arts visuals, University of East Anglia, Norwich, England, 1974–95, auteur de Gothic Art et d'autres livres. Publié sur le site History World International, 1985-2004, http://history-world.org . Notons que les Tironiens ont longtemps possédé un prieuré à Rueil-Malmaison, en banlieue de Paris, de même qu'un important établissement et un vaste fief dans le 4e arrondissement de Paris, identifiable aujourd'hui par la rue Tiron.
(45). L'oncle de Thibault IV le Grand était Hugues de Champagne qui s'était joint en 1126 à l'Ordre des pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Jérusalem ; son fils Hugues, devenu moine, fut nommé abbé de Cîteaux en 1155, et sa fille Marguerite se cloîtra à l'Abbaye de Fontevraud, fondée par Robert d'Arbrissel.
(46). La Cathédrale (1898), J-K. Huysmans, chapitre III ; texte intégral sur : http://www.huysmans.org/cath/cath2.htm
(47). The building stones of Cardigan and St Dogmaels, a French connection?, par Dafydd Elis Grufydd , Trinity College, Carmarthen, UK; thèse présentée en avril 2002 à la Conference Stone in Wales au National Museum & Gallery Cardiff`publié sur le site National Museums & Galleries of Wales, http://www.ucl.ac.uk/archaeology/cisp/database/stone/trllw_1.html et http://www.nmgw.ac.uk/www.php/188#10
© 2005 The Steps of Zion/Life Exploration Institute, AZ (USA) - Version française de The Great Architects of Tiron par F. Bernier, 10 avril 2005, rév. novembre 2007