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Les moines artisans de Tiron - ch.7. La loi du silence par Francine B.

 Les moines artisans de Tiron - ch.7. La loi du silence   par  Francine B.
Bien que nous ayons plusieurs témoignages appuyant le fait que les moines de Tiron étaient des maîtres artisans, il demeure à ce jour pratiquement impossible de savoir avec certitude qui a fait quoi et quand. Les Tironiens vivaient et travaillaient en silence et dans la plus grande humilité, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il leur était interdit de laisser leur marque ou signature en tant qu'artisans. Il se peut que certains d'entre eux aient gravé leur nom ou marque personnelle dans la pierre. Encore une fois, dans La Cathédrale (de Chartres), Huysmans écrit :

« En haut du clocher du Midi, dit clocher vieux, près de la baie qui s'ouvre en face de la flèche neuve, on a démêlé cette inscription : "Harman, 1164." Est-ce le nom d'un architecte, d'un ouvrier ou d'un guetteur de nuit posté, à cette époque, dans la tour ? on erre. De son côté, Didron a déchiffré sur le pilastre du portail Occidental, au-dessus de la tête brisée d'un boucher assommant un boeuf, ce mot : "Rogerus", gravé en caractères du douzième siècle. Est-ce l'architecte, le statuaire, le bienfaiteur de cette façade ou le boucher ? Une autre signature, "Robir", est également incrustée sur le support d'une statue du porche Septentrional. Qu'est-ce que Robir ? personne ne peut répondre. D'autre part, Langlois cite un verrier du treizième siècle, Clément de Chartres, dont il a relevé l'inscription, Clemens vitrearius Carnutensis, sur une verrière de la cathédrale de Rouen [...] Nous pouvons noter encore que, sur l'un des carreaux de notre église, on lit : Petrus Bal... Est-ce la désignation abrégée ou complète d'un donateur ou d'un peintre ? une fois de plus, nous devons attester notre ignorance. Si nous ajoutons enfin que l'on a retrouvé deux des compagnons de Jehan de Beauce, Thomas Le Vasseur qui lui fut adjoint pour la construction de la flèche neuve et un sieur Bernier dont le nom est écrit sur d'anciens comptes ; si, par de vieux marchés que déterra M. Lecoq, nous savons que Jehan Soulas, imagier de Paris, a sculpté les plus beaux des groupes qui magnifient la clôture du ch½ur ; si nous remarquons encore, après cet admirable sculpteur, d'autres statuaires déjà moins intéressants, car avec eux l'art païen reparaît et la médiocrité commence : François Marchant, imagier d'Orléans, Nicolas Guybert de Chartres, nous avons à peu près tous les renseignements qui méritent d'être conservés sur les véritables artistes qui travaillèrent du douzième jusqu'à la fin de la première moitié du seizième siècle, à Chartres. » (48)

La routine des moines bénédictins, incluant ceux qui suivaient parallèlement le rite celtique, était centrée sur le travail manuel. Il appartenait à l'abbé de chaque monastère de décider du type de travaux– dans les champs ou en atelier – que chaque moine devait accomplir. Ainsi, conformément à l'esprit de stricte observance des premiers Bénédictins, et contrairement aux Cisterciens, les Tironiens devaient travailler au moins 6 à 7 heures par jour.

Les horaires variaient légèrement en fonction du calendrier des fêtes religieuses. Les Bénédictins de stricte observance devaient travailler dans le plus grand silence (on permettait à l'occasion des signes de main et des murmures) et uniquement pour glorifier Dieu. Le travail manuel n'était pas qu'essentiel à la vie monastique ; c'était aussi le moyen de sanctification ou d'élévation spirituelle du « pauvre homme » qu'était le moine artisan et ce, tant et aussi longtemps que celui-ci ne s'enorgueillissait pas de son talent ou de ses réalisations. D'ailleurs, au paragraphe XLVIII de la Règle de saint Benoît, intitulé de Opere manuuni quolidian (sur les conditions et obligations liées au travail manuel), il est clairement dit que le moine artisan qui démontrait de l'orgueil ou de la fierté ne pouvait plus faire son travail durant un certain temps de pénitence. Cela signifie-t-il pour autant que les moines de Tiron n'ont jamais signé leurs oeuvres ? Pas nécessairement. Bien que les Tironiens avaient pour devoir de travailler en silence et avec humilité, il leur était permis d'utiliser des signes non-verbaux. Il se peut donc que certains d'entre eux aient aussi gravé dans la pierre des points, des traits ou d'autres symboles à caractère religieux, ou encore des notes tironiennes, pour laisser une marque d'identification personnelle ou collective.

L'importance du travail manuel dans l'organisation sociale des Tironiens est conforme à la Règle de vie bénédictine. La journée était divisée en périodes égales pour le travail, la prière, l'étude et la récréation. Il en était de même chez les moines de tradition iro-écossaise, qui suivaient la Regula Monastica de saint Colomban ((VIe siècle), inspirée des coutumes de Bangor: la journée et le travail étaient divisés en trois périodes ou parties (prière, travail et lecture), et chaque période de travail, en trois types (travail individuel, travail de groupe et travail pour aider ou instruire les voisins). Loin d'être incompatibles, ces deux règles de vie étaient même complémentaires, et bon nombre de monastères bénédictins ont appliqué ce double système de régulation durant de plusieurs siècles. D'ailleurs, la Règle de saint Benoît n'est pas dénuée d'influences colombanistes, bien au contraire. Si la règle des moines irlandais dut faire place à l'autre, cela se fit graduellement, du VIIe au VIIIe siècle, avec l'avancée de l'Église de Rome et l'intégration des monastères colombanistes dans l'Ordre de saint Benoît. (49) Il n'est donc pas étonnant que les Bénédictins de l'Abbaye de Luxeuil, par exemple, ou ceux de Solignac, aient longtemps suivi à la fois la règle de saint Benoît et celle de saint Colomban. Une telle mixité n'était pas considérée 'irrégulière', d'autant plus que « le dernier chapitre de la règle de saint Benoît semble presque contempler un tel arrangement ». (50)

L'obligation du travail manuel, jumelée à l'importance que les Tironiens accordaient aux arts, était, pour ainsi dire, anti-cistercienne selon les normes imposées par Bernard de Clairvaux. Mais cela était parfaitement logique pour des apôtres qui désiraient suivre l'exemple des premiers prédicateurs, bénédictins et colombanistes. Le moine de Tiron ne consacrait pas sa vie entière à la pénitence, à la mortification et à la contemplation. Suivant la Règle de saint Benoît, le Tironien avait pour premier devoir de servir Dieu de façon active et de lui rendre gloire par et dans son travail, en parfaite symbiose avec la nature et les éléments. En tant qu'artisan opératif, il était en mesure de répandre la parole de Dieu au monde extérieur sans briser son silence, par des créations artistiques et architecturales qui étaient symboliques de la perfection divine. C'était aussi tout l'esprit, à la fois noble et humble, de la culture celtique qui renaissait avec le moine artisan de Tiron : par le contact direct avec les éléments et par la transformation de la matière brute (bois, pierre et métal), il redonnait vie à des matières sans âme ni message. Un tel travail avec les éléments favorisait la transcendance et la relation personnelle entre l'artisan et le divin; c'était un acte de communion directe avec le Créateur. Cette singulière approche de la vie monastique chez les Bénédictins du XIIe siècle était unique aux Tironiens, et ce fut le choix bien réfléchi de leur fondateur qui, de toute évidence, recherchait l'harmonie dans la combinaison des traditions celtique et romaine, derrière les murs de sa « cité d'hommes libres ». En d'autres mots, les Tironiens, même romanisés, étaient les héritiers spirituels de l'Église culdéenne et des mac an t'saoir, ces francs artisans de tradition irlandaise - une tradition bien plus proche de l'église « libre » des Bretons, Scots et Irlandais que du système féodal de l'Église catholique romaine.

On comprend mieux aujourd'hui qui étaient ces moines artisans de Bretagne qui ont construit l'Abbaye de Kilwinning, le « berceau légendaire » de la Franc maçonnerie écossaise. Ils étaient des magistri, à la fois comme bâtisseurs et instructeurs, qui recrutaient et formaient les meilleurs tirones dans leurs propres collèges monastiques et ce, partout où ils s'établirent, particulièrement Écosse. Bien que la fresque de 1135 soit le seul élément de preuve d'une survivance culdéenne parmi les premiers Tironiens, il est certain que Bernard de Tiron avait renoué avec une tradition mixte, intégrant des éléments du rite celtique à la Règle de saint Benoît. En choisissant de porter la tonsure celtique, il affirmait non seulement son indépendance face à là l'Église de Rome, mais aussi sa mission de constructeur d'une Église post-colombaniste. Par ce puissant symbole, il s'affichait ouvertement, sans besoin de mots, comme le serviteur et messager de Dieu, qui ne prenait d'ordres que du Grand Architecte de l'Univers, l'unique Dieu dont les Tironiens travaillaient silencieusement à transmettre la beauté de la Parole. Étant donné que les moines de Tiron jouissaient d'une liberté beaucoup plus grande en Écosse où ils étaient proches des aînés culdéens, il est bien probable qu'ils aient perpétué cette tradition non romaine au sein de leurs puissantes abbayes et ce, jusqu'au moment de leur expulsion vers 1560. Il nous reste encore à identifier d'autres indices qui nous permettraient de confirmer un lien entre ce que Louis-Albert Mayeux appela l'École du XIIe siècle et l'évolution de la Franc maçonnerie en Écosse.

Notes:

(48). The Annals of Lesmahagow, A narrative of events year by year of written records and pictures dating from 1179AD to 1864AD, par James Lee, Chapter 2: History, chiefly Ecclesiastical, sur http://www.lesmahagow.com/history/annals/

(49). La Cathédrale, J-K. Huysmans (1898), Chaptitre III, http://www.huysmans.org/cath/cath2.htm

(50). The 1911 Edition of The Encyclopedia Love to Know, "Benedictine." LoveToKnow 1911 Online Encyclopedia © 2003, http://48.1911encyclopedia.org/B/BE/BENEDICTINES.htm


© 2005 The Steps of Zion/Life Exploration Institute, AZ (USA) - Version française de The Great Architects of Tiron par F. Bernier, 10 avril 2005, rév. novembre 2007
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# Posté le vendredi 01 février 2008 23:32
Modifié le samedi 02 février 2008 11:03

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