À partir du moment où, en 1560, le Protestantisme devint la « vraie religion » en Écosse, le pays entier vécut une grande période de troubles, marquée par la suspicion et l'intolérance. Tout ce qui était considéré hérétique, non-conformiste, idôlatrique, papiste ou contraire au progrès et à l'anglicisation de l'Écosse fut dénoncé, réduit au silence ou brûlé. La sorcellerie devint un crime civil en 1563 (ce qui n'empêcha pas Jacques VI de publier son livre Demonologie en 1597), et bien que la dernière exécution eut lieu à Edimbourg en 1727, les lois contre la sorcellerie ne furent abolies qu'en 1735. La déportation et la peine de mort furent aussi le sort réservé aux nombreux « Gypsies » (Roms) qui refusèrent de quitter le pays en 1603. Les bardes, les tinkers et tous les artisans itinérants, quand ils n'étaient pas confondus avec les Gypsies, furent souvent soupçonnés d'être les messagers de la résistance anti-anglaise et pour cette raison, des centaines d'entre eux furent emprisonnés ou exécutés. Dans les Highlands, les clans firent l'objet d'une rigoureuse politique d'assimilation : en 1609, en vertu des Statuts d'Iona, les mendiants, les bardes et les tinkers devinrent des hors-la-loi, et les familles furent obligées d'envoyer leur fils aîné dans des écoles protestantes des Lowlands pour y apprendre l'anglais. Certains clans se sont éventuellement convertis au Protestantisme, mais d'autres, comme les MacDonald de Glencoe, ont toujours refusé de reconcer au Catholicisme. En 1616, le Conseil privé du roi d'Écosse imposa l'instruction en anglais partout dans les Highlands afin « d'évangéliser et de civiliser les récalcitrants » et surtout de « détruire la langue irlandaise, considérée comme importée d'Irlande et, par conséquent, doublement traître », le gàidhlig étant alors perçu non pas comme une langue distincte, mais comme l'héritage des rebelles catholiques d'Irlande. (58)
En 1581, craignant le retour du Catholicisme avec le jeune Jacques VI, les Protestants forcèrent tous les membres de la Cour, incluant William Schaw, à signer la Confessio Negativa qui niait toute autorité papale. Deux ans plus tard, Schaw fut nommé Maître des travaux du Roi, ce qui ne signifie pas nécessairement qu'il avait renoncé au Catholicisme, mais il devait certainement se faire très discret, particulièrement en 1584, lorsqu'il accompagna son ami Alexander Seton en France dans l'espoir de renouveller les traités entre la France et l'Écosse et de rétablir la « vieille religion » (catholique) en Écosse. Il n'est donc pas étonnant, comme le souligne David Stevenson, que Schaw fut soupçonné à deux reprises par les Presbytériens, en 1588 et 1593, d'être l'un des « papistes et apostats qui se cachaient à la Cour » et « un Jésuite », hostile aux intérêts anglais (59). C'est dans ce contexte de « chasse aux sorcières », de suspicion et d'intolérance que l'interdiction d'embaucher des cowans apparaît en 1598, dans les premiers Statuts de Schaw. Quel sens donnait-on alors à ce terme ? Il était sans doute synonyme de unfreeman, un paysan ou serf, considéré socialement inférieur, qui n'avait pas les 'qualifications' requises pour travailler dans le bourg, et cela ne faisait pas nécessairement référence à ses compétences professionnelles.
À Dundee, le 17 novembre 1576, une nouvelle loi fut passée pour interdire aux membres de la guilde locale de « trafiquer » (transiger) avec un unfreeman qui se ferait passer pour un freeman, en d'autres mots un commerçant ou un artisan qui ne résidait pas en permanence dans le bourg et qui n'avait pas été admis comme membre légitime de la corporation locale :
« Noe Brother Gild be factor for An Unfreeman in selling their goods under
Colour of their own &c – Also that no Gild Brother trafficet with Unfreeman Under colour of freemen &c. »
Cinq ans plus tard, en janvier 1581, le conseil de Dundee ordonna spécifiquement l'expulsion de tous les tinkers qui ne possédaient pas un « Ticket for Freedom », c'est-à-dire un certificat de bourgeois admis et enregistré en bonne et due forme, lui permettant de travailler librement, ou qui refusaient de prêter le Burgess Oath (serment du bourgeois). En février 1598, le même bourg adopta un règlement interdisant à quiconque de tenir des propos blasphématoires, contraires à la « vraie religion » et ce, sous peine de bannissement (60). Un autre exemple, encore plus éloquent, est un article de la charte originale de la Corporation des cordonniers d'Edimbourg, datée de 1586 et confirmée par Jacques VI en 1598, l'année des premiers Statuts de Schaw, qui interdisait spécifiquement tout partenariat et covention – ou covine - avec des unfreemen. Les membres de la Corporation devaient s'y engager par serment :
« No freeman of the said craft, being burgess, pack or peel, can be partner with unfreemen, nor make conventions with them, under the pain often pounds, or tinsel of his freedom [. . .] Each member at his admission makes oath " that he shall be leal and true in his craft and vocation in serving the lieges, and shall obey the deacon and masters for the time; shall defend the liberty of the craft, conform to equity and the uttermost of his power, and shall keep all the general statutes and ordinances made, or to be made, for utility and welfare of the craft, without revocation therefrom, and shall not colour nor fortify any unfreeman, nor pack and peel with them, &c. under the pain of perjury and defamation. » (61)
Ces lois et règlements se comparent aisément aux Statuts de Schaw qui, en 1598 et 1599, interdisaient formellement l'embauche de cowans (nous reproduisons les versions anglaises) :
[1598] « No master or fellow of craft shall accept any cowan to work in his society or company, nor send any of his servants to work with cowans, under the penalty of twenty pounds as often as any person offends in this matter. »
[1599] « The warden and deacon of the second lodge of Scotland, to wit Kilwinning, shall obligate by oath all masters and fellows of craft within the district not to associate with cowans nor work with them, neither to permit this to be done by their servants or 'prentices.»
William Schaw fut certainement contraint, étant le Maître des travaux du roi, d'appliquer la même restriction concernant les unfreemen, aux corporations de maçons - en d'autres termes, le « cowan » était un unfreeman. Alors pourquoi avoir employé le mot particulier « cowan » au lieu de « unfreeman » ? La raison nous paraît évidente : « cowan » était un terme plus spécifique, employé uniquement en maçonnerie pour désigner le goban ou tinker itinérant des Highlands, cet « insulaire illibéral » catholique, de langue et de tradition irlandaise, qui refusait obstinément de se convertir et qui, par le même fait, n'avait pas été « instruit correctement » selon les normes anglaises du Sud.
Pour obtenir le droit et la liberté d'exercer son métier dans le bourg, tout unfreeman devait d'abord y résider pendant au moins un an – ce que ne pouvait faire un artisan itinérant - puis prêter le Burgess Oath (serment du bourgeois), après quoi il pouvait être admis dans la corporation locale. Cependant, dans la plupart des grandes villes, incluant Edimbourg, Paisley, Perth et Glasgow, le Burgess Oath comprenait, comme première obligation, la dénonciation du « papisme » jumelée à la profession de la « vraie religion ». En outre, le serment se prêtait sur une Bible anglaise. Encore imposé en 1747, ce serment commençait ainsi :
« Here I protest before God, that I confess and allow with my heart the true religion presently professed within this realm, and authorised by the laws thereof : I shall abide thereat, and defend the same to my life, and renouncing the Roman religion called Papistry. [...] »
En 1642, le Parlement écossais rendit obligatoire le Protestation Oath (déclaration solennelle de foi protestante) à tout homme de 18 ans ou plus qui, dès lors, s'engageait ainsi à défendre la « vraie religion ». À Aberdeen, en 1678, une nouvelle clause fut ajoutée au Burgess Oath pour exclure du bourg tout non-protestant. Mais, encore une fois, le pays demeurait divisé, et dans certains bourgs – autrefois des fiefs catholiques – le Burgess Oath dont dépendait le droit de travailler dans le bourg ne faisait aucune référence à « la vraie religion ». Par exemple, à Stirling, porte d'entrée des Highlands à 60 km de Luss au Loch Lomond, le serment, tel qu'on le prêtait jusqu'à la fin des années 1740, n'invoquait que le « Word of God » (Parole de Dieu), sans plus de précision, pour se limiter aux affaires « purement civiles » :
« I swear to be a faithful burgess to the burgh of Stirling, to obey the magistrates thereof, and town officers having their lawful commands, in matters purely civil, so far as agreeable to the Word of God. »
Il n'est donc pas étonnant de trouver, dès la première moitié du XVIIe siècle, l'expression « The Mason Word » pour parler indirectement de la « Parole » de Dieu, c'est-à-dire la Bible, alors que le serment se prêtait en anglais dans la plupart des bourgs. Cela nous permet aussi de penser que « cette religion dont tous les hommes conviennent », telle que décrite en 1723 comme première obligation du maçon anglais dans les Constitutions de James Anderson, un pasteur presbytérien écossais, était la « vraie religion » qui unissait l'Écosse et l'Angleterre, sous-entendant que le « stupide athée » et le « libertin irreligieux » étaient catholiques.
Revenons à l'époque des Statuts de Schaw et l'interdiction d'employer des « cowans ». En 1592, William St. Clair, catholique convaincu, fut forcé, après plusieurs refus obstinés, de désacraliser la chapelle familiale de Roslin, qualifiée d'idôlatrique, en brisant tous les autels. Or, à cette époque précise, les St. Clair de Roslin accueillaient depuis des décennies de nombreux tinkers sur leur domaine privé de Roslin. Selon la version officielle, cette coutume a débuté en 1559, lorsque Sir William St. Clair, 15e baron de Roslin et Lord Chief of Justice des Lothians, délivra un tinker condamné à la potence dans le Burghmuir, au sud d'Edimbourg. Mais selon Niven Sinclair, historien de la famille, les relations quasi familiales entre les St. Clair et les tinkers remontent à Henry St. Clair (1375-1422) qui ramena à Roslin des tinkers des Orcades. (62) Ces derniers réapparaissent à Roslin en 1470, lorsque William Sinclair, petit-fils de Henry, cède le comté des Orcades à la couronne écossaise et se concentre sur la construction de la chapelle de Roslin. La même année, Marion et Margaret Sinclair (St. Clair), les deux filles de John Sinclair of Hermandston, la branche aînée du clan, furent kidnappées par un oncle sans scrupules qui désirait s'approprier leur domaine de Polwarth, à 20 km de la frontière anglaise. Elles furent délivrées avec l'aide d'un chef tinker qui joua le rôle de messager. Dans tous les cas, il ne s'agissait pas de « gypsies » (Roms), mais de ceardannan (« tinkers noirs »), ces « marcheurs d'été », probablement catholiques, originaires des Orcades, des Hébrides et des Highlands.
Ainsi, depuis au moins 1559, alors qu'ils étaient visées par une série d'ordonnances de toutes sortes, les tinkers venaient passer tous les mois de mai et juin à Roslin, comme s'ils étaient chez eux. Ils se réunissaient dans les ravins (« stanks »), au pied de la colline, et logeaient dans deux tours du château de Roslin qu'ils surnommèrent « Robin Hood » (Robin des Bois) et « Little John" » (Petit Jean). Pour divertir leurs hôtes de Roslin, ils jouaient des pièces de théâtre, comme « The Green Man », personnage qui remplaçait alors l'ancien Roi de Mai et le « Green George », pour illustrer l'équilibre entre le chaos et l'harmonie dans la vie quotidienne. Mais leur pièce préférée demeurait « Robin des Bois et Petit Jean » qu'ils présentaient non pas comme un justicier, mais comme un simple nomade qui vivait, comme eux, dans les bois. Les St. Clair devaient certainement les protéger puisque cette pièce de théâtre avait été spécifiquement interdite par un décret du Parlement écossais, daté du 20 juin 1555 : « No one should act as Robin Hood, Little John, Abbot of Unreason or Queen of May » (« Personne ne peut jouer le rôle de Robin des Bois, Petit Jean, l'abbé de la Déraison, ou la Reine de Mai »). Un groupe de tinkers s'était même installé en permanence sur le domaine de Roslin – peut-être les tinkers qui furent expulsés de Dunde en 1581. Cela dura jusqu'en 1628, lorsque le Conseil Privé d'Écosse constata que des tinkers « avaient [à Roslin] une demeure paisible, comme s'ils étaient des sujets légitimes ». Or, William St. Clair était alors le shérif de Roslin et il n'eut pas d'autre choix que d'obéir au Conseil Privé et d'appliquer les lois en vigueur contre le vagabondage et d'expulser les tinkers de son domaine privé. (63)
Par une étonnante coïncidence, le 1er mai 1628 - date inscrite sur le procès verbal déposé dans les archives de la Loge d'Edimbourg - les « Deacones Masteris friemen of the Maissones and Hammermen » (diacres maîtres et hommes libres des maçons et marteleurs/forgerons) signèrent une charte par laquelle ils reconnaissaient le même William St. Clair de Roslin comme leur patron et protecteur héréditaire. Les signataires étaient membres des loges d'Edimbourg, Glasgow, Dunfermline, St. Andrews, Stirling et Dundee, de même que des maçons et charpentiers de la Corporation des Squaremen of Ayr. Le fait que des métallurgistes se soient unis à des maçons, comme ce fut le cas à Selkirk, n'était pas extraordinaire car ils étaient considérés comme des maçons, maîtrisant l'art de la géométrie ; d'ailleurs, leur devise exprimait leur importance par rapport aux autres métiers - à Glasgow, By Hammer in the Hand, All Arts do Stand (« Par le marteau dans la main, tous les arts se tiennent ») ; à Edimbourg et à Dundee, Sigillum commune artis tudiatorum ou malliatorum (« Le marteau [est] le signe commun de tous les arts »). Mais on peut se demander si ces métallurgistes qui n'apparaissent pas dans la première charte St. Clair de 1601 n'étaient pas en réalité des tinkers que William St. Clair avait tenté de protéger (64). Il aurait eu de bonnes raisons de le faire. La plupart des St. Clair et Sinclair d'Argyll, incluant ceux établis sur la péninsule de Cowal (de l'irlandais comhghall, « pacte conjoint »), étaient des cousins éloignés des St. Clair de Roslin et les descendants des artisans « mécaniques » (opératifs) issus du clan Mac an Cearda, ces ceardannan qui durent angliciser leur nom en Sinkler et Sinclair pour se dinstinguer des Roms. En d'autres mots, le nom Sinclair n'est que la forme anglaise récente du nom gaélique Mac an Cearda, « fils du forgeron ». (65)
Conclusion
Au 1er siècle, le mot cowain - peut-être l'abréviation d'un mot plus difficile à retenir pour les Romains - était déjà associé aux guerriers redoutables qui occupaient tout le Dumbartonshire jusqu'au Lac Lomond. Quatorze siècle plus tard, on retrouve les ancêtres du clan Cowan établis à Luss, toujours au Loch Lomond, ainsi que dans la Vallée de la rivière Nith, dans le Dumfries & Galloway, sous la protection du roi Robert de Bruce. Originaires des Highlands, ces hommes que Bruce nomma en latin culqhanorum étaient en fait des m'gowan, ou plus exactement mac ghobhainn, « fils de forgeron » en gaélique, devenu cowan avec l'anglicisation. Il est probable qu'ils étaient des forgerons-armuriers itinérants, sachant manier autant le marteau que l'épée, et qu'ils furent engagés par le roi, comme bien d'autres paysans, pour combattre les Anglais à la bataille de Bannockburn (1314).
Durant toute la période allant des Statuts de Schaw (1598) jusqu'aux deuxièmes Constitutions du presbytérien écossais James Anderson (1738), les Highlanders catholiques étaient certainement considérés comme des « insulaires illibéraux », des paysans barbares, traîtres et ignorants qui refusaient le progrès, la Loi de la Cité et surtout la « vraie religion ». On peut donc comprendre que les métallurgistes itinérants du Nord qui se sont fait connaître sous les noms anglicisés de cowan et tinker dans le Sud, et qui parlaient non seulement le gàidhlig mais aussi le beurla reagaird, ont pu être soupçonnés de tous les vices et défauts. Or, pour le Highlander, sa liberté, tout comme l'oralité de sa tradition, était un droit acquis depuis des temps immémoriaux, dans l'esprit de l'ancienne « Loi des Freemen ».
À bien y penser, il aurait été facile pour tout Maçon du XVIIe-XVIIIe siècle de comparer les gowans aux Éphraïmites, les deux ayant été considérés comme des rebelles et des espions, libertins, impurs, idolâtres, irréligieux, farouchement opposés à toute réforme religieuse, et reconnaissables à leur façon impropre de parler.