Renaissance Traditionnelle Tome VII
N°27 Juillet 1976. p196
&
N°28 Octobre 1976. page 303
I- La présentation de la culture romane :
Dans la mesure où il s'agissait d'instruire les jeunes moniales, cet ouvrage ne constitue pas simplement une somme de références religieuses : en effet, Herrade a introduit des éléments tout à fait profanes.
Cette imbrication d'éléments profanes et d'éléments religieux est courante au 12ème siècle. Mais l'utilisation des éléments profanes n'est pas anodine, Herrade ne perdant jamais de vue la mission d'instruction quelle s'est fixée pas plus qu'elle n'oubliait la gloire de l'Eglise. Par exemple, quelques miniatures retracent les aventures d'Ulysse face aux sirènes, représentées comme des oiseaux à corps humains dont les ailes ressemblent à celles de anges. Vêtues de longues robes, leurs pieds ont la forme de griffes d'oiseaux de proie.
Après avoir représenté la réussite de ces créatures sur des voyageurs imprudents pour signifier le sort qui attend ceux qui prêtent l'oreille aux séductions du monde au lieu de s'en détourner, Herrade, montre le triomphe du christianisme avec les compagnons d'Ulysse, les oreilles bouchées par la cire, donc sourds aux sollicitations diaboliques, qui rejettent et terrassent les sirènes. Ulysse quant lui, vêtu en soldat comme le sont les représentations des vertus dans l'Hortus, regarde la scène paisiblement attaché à un mat en forme de croix en Tau.
Les costumes, l'art de la table, les outils représentés sont ceux de l'époque, l'Hortus Deliciarum devenant ainsi une mine de renseignement sur le mode de vie au 12ème siècle :
Certaines miniatures sont à ce titre très utiles :
- eg: la représentation de la cène : une table autour de laquelle se trouve Jésus et onze disciples. Après avoir noté qu'il manque l'un des apôtres, regardons les éléments posés sur la table : la vaisselle est composée de coupes en terre cuite et en bois, une fourchette à deux dents servait avec un couteau à encoche à déposer les aliments sur le pain, utilisé comme assiette. Sur la table se trouve des boulettes, probablement de blé ou de semoule. Sur d'autres miniatures, on peut voir des bretzels sur la table.
- d'autres miniatures représentent des personnages qui jouent avec des marionnettes
- la miniature de la tour de Babel est particulièrement significative dans cette optique car elle nous présente la construction d'un bâtiment avec des ouvriers et leurs outils.
- dans la rosace des arts libéraux sont montrées des attitudes de copistes, (lecture, écriture, discussion et préparation de la plume avec un couteau)
- certaines scènes de la vie quotidienne fournissent des indications sur le mode de vie de l'époque : par exemple, la représentation de personnages dans leurs lits : à l'époque romane, on dormait adossé à l'oreiller, le buste relevé, ce qui explique la taille des lits. Seuls les morts étaient en position allongée et étaient donc véritablement couchés en terre.
L'analyse de l'Hortus Deliciarum apprend aussi beaucoup sur la complexité du rapport des lettrés de l'époque romane aux cultures antérieures.
Le mouvement d'assimilation des éléments culturels précédant apparaît double : attitude négative pour les symboles celtes et extraordinaire goût pour l'antiquité. Ces symboles sont souvent amalgamés avec des thèmes bibliques.
Le goût pour l'antiquité tout d'abord : Celle qui a le mieux résumée l'attitude des hommes romans, c'est Marie Madeleine Davy : « les hommes romans se savent les héritiers d'un passé non seulement religieux mais aussi profane. Et ce profane, ils vont le capter dans un souci constant de faire coïncider les souvenirs antiques et les réalités de la foi. C'est pourquoi ils utiliseront volontiers des symboles païens dont leur esprit encyclopédique s'accommodera aisément » (7) .
Il ne faut pas oublier qu'à l'époque romane les croisades faisaient circuler des textes grecs et arabes dans des traductions latines souvent d'origine juives (8) . Isidore de Séville a joué ici un rôle fondamental par le rayonnement des centres d'étude du clergé qu'il a fondé, la richesse de la bibliothèque de Séville et sa volonté d'assumer l'héritage passé aussi bien dans les domaines profanes que religieux. Il compila à ce titre une somme énorme de connaissance visant à doter la nouvelle église de solides fondations intellectuelles.
Ainsi, prenons la miniature du soleil représenté sous la forme d'Hélios : un char dans lequel se trouve le soleil est tiré par 4 chevaux dont Herrade nous donne les noms et qualité qui sont en réalité les qualités du soleil.
- acteon ou rubens : le rutilant désignait le soleil levant dans son éclat
- eritreus ou splendens, le brillant, c'est le soleil au firmament à midi
- lampos ou ardens, le fervent désigne le soleil de l'après-midi
- philogeus ou amans terram, celui qui aime la terre, renvoie au coucher de soleil.
Les chevaux sont aussi bien dans la culture celte que dans la culture romaine un symbole solaire (9) . D'ailleurs, la représentation de la course du soleil par un char tiré par des chevaux est partagée par de nombreuses cultures : référence peut être faite au char d'Apollon aussi bien qu'à la Bible (II, rois . 11 (10) ) ou (I, trois 2, 11 ). Le pendant de cette représentation solaire est celle de la lune dans un char tiré par des b½ufs . (11)
Les hommes de l'époque romane intégrent dans leur pensée les auteurs antérieurs, Saint Bernard de Clairvaux, pourtant opposé aux sciences profanes étudiées avec excès, soit pour elles-mêmes, cite Horace; pour condamner Cluny, jugé trop luxueux, il cite un texte de Perse. Se dessine par lui la pensée du 13ème siècle qui affirmera la supériorité de la théologie et le rôle subalterne des autres sciences, devenues les servantes de la première.
L'une des miniatures de L'HD illustre cette tension entre sacré et profane et oppose l'inspiration immonde représentée par un oiseau noir volant au dessus de l'épaule d'un poète à l'inspiration du St Esprit qui éclaire les sages.
En parallèle, les arts libéraux sont biens présents dans l'une des plus belles représentations en rosace de l'HD : la miniature fait penser à la rosace de la façade d'une église. Philosophie trône au centre de la rosace et d'elle partent les sept fleuves (4 + 3) qui représentent les sept arts libéraux. Conformément à la pensée d'Isidore de Séville, la philosophie est couronnée par trois têtes qui sont l'éthique, la logique et la physique. Au dessous de philosophie sont représentés Socrate et Platon. Les quatre figures en bas sont les poètes païens ou magiciens, inspirés par de faméliques oiseaux noirs. Cela signifie que tant que la philosophie marche sur le terrain de la vérité, elle ne tient pas compte des fausses doctrines, traités de magie ou descriptions d'un monde fabuleux.
Un autre exemple se trouve dans la représentation du baptême : Jean baptise Jésus, entièrement immergé. A sa gauche, les anges se tiennent les mains couvertes en signe de respect (12) . Deux éléments sont particulièrement intéressants : la présence de la colonne immergée et du personnage tenant une cruche à ses cotés. La colonne renvoie peut-être à la croix placée au milieu du Jourdain indiquant l'emplacement du baptême du Christ à l'intention des pèlerins. Le personnage quant à lui désigne Neptune, maître des eaux, avec une cruche d'où celles-ci s'écoulent. Cette représentation est courante comme le montrent les différentes représentations jointes.
Mais certaines représentations montrent que cette passion pour les sciences profanes a pû co-exister avec une attitude nettement moins valorisante avec d'autres éléments de culture beaucoup plus populaire.
Il y a la représentation des sirènes, évoquée plus haut, sous forme de harpies, mi-femmes – mi oiseaux de proie.
L'Hortus Deliciarum contient plusieurs représentations en rosace, l'une d'entre elles nous montre le char de l'avarice relié à différents animaux néfastes parmi lesquels l'Ours, symbole de la violence et le loup, symbole de rapacité, le chien symbole d'âpreté et le cochon représentant la malpropreté.
Mais si s'applique une approche reliée aux anciennes croyances celtes, l'ours est le symbole honni par l'église de l'homme sauvage, du géant, de l'ogre qui hante les cycles de carnaval. Les farces traditionnelles de Carnaval comportent des hommes déguisés en Ours qui noircissent et barbouillent de suie le visage de ceux qu'ils parviennent à capturer. Les ours leur confectionnent un masque noir qui les renvoie au monde des revenants. L'ours conduit aussi à la figure du « Sauvage », forme folklorisé d'une ancienne divinité celtique qui survit au Moyen Age au travers de plusieurs saints tels que Blaise, Martin ou la figure de l'enchanteur Merlin (13) . Beaucoup pourrait être dit sur le rôle des canidés liés à certains saints et les mythologies liées au porc sont elles aussi très riches.
Les anciennes mythologies regorgent des femmes oiseaux, lointains souvenirs elles aussi de ceux qui se trouvent dans l'autre monde, pas l'enfer ni uniquement le monde des morts, l'autre monde, celui de esprits et des dieux .... .
Ainsi apparaît le rejet des traces de la culture populaire pré-chrétienne qui manifestaient les derniers attachements aux cycles de carnaval, aux animaux qui sont pour certains à la fois rappels des souvenirs du monde de l'au-delà, psychopompes, Maîtres du passage vers la mort mais aussi dispensateur de vie et de fécondité.
Il est à signaler aussi le b½uf, qui ici symbolise l'avarice car il dévore le foin du monde. La raison est ici à rattacher à Rupert de Deutz pour qui cet animal est symbole du diable affamé par le monde. Dans le livre de Job, cet animal est assimilé à Nabuchodonosor.
Notes:
(7). Essai sur la symbolique romane, ed flamarion, page 86.
(8). MM Davy, essai sur la symbolique romane, p87.
(9). MM Davy précise que les chevaux sont, dans l'iconographie romane un symbole équivalent à l'arbre.
(10). « il supprime les chevaux que les rois de Iehouda avaient donné au soleil à l'entrée de la maison de IHVH, ... , Les chariots du soleil, il les incinère au feu. «
(11). MM Davy, page 165, il s'agirait ici aussi de la reprise d'un thème antique.
(12). La hache posée au pied de l'arbre est un rappel du texte des évangiles qui dit sur la cognée est au pied de l'arbre et que tout arbre qui ne donne pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu.
(13). Philippe Walter, MYTHOLOGIES CHRETIENNES, p 51
