« Philo musicae et Architecturae Apolloni » est une société qui a fait l'objet de nombreuses communications, notamment l'article inclus dans l'encyclopédie d'Albert G. MacKey. On en retrouve la mention dans l'ouvrage de Goblet d' Alviella « Des origines du grade de maître dans la franc-maçonnerie »(1). Sur les mentions particulières relatives à cette société, un bon nombre de communications ont été publiées dans les Ars Quatuor Coronatorum, entre 1970 et 1995. Quant aux recherches portant sur les trois premiers grades de la franc-maçonnerie « moderne », on se reportera aux articles concernant les « Essai de recherche des origines, en france, du rite écossais pour les trois premiers grades » dans les numéros N° 54-55 d'Avril et Juillet 1983, 56 d'Octobre 1983 et 57 de Janvier 1984. Les « Essai sur les origines du grade de Maître » de Roger Dachez publiés dans R.T. depuis le n°96 d'Octobre 1993 jusqu'au n°99 de juillet 1994 sont tout aussi bien recommandés, de même l'article référencé en note 3 de bas de page de la présente chronique.
Le premier catéchisme maçonnique connu a été introduit par le Grand Maître Sir Christopher Wren aux alentours de 1685. Le terme utilisé alors était « examen » (« examination ») et contrairement à ceux qui ont suivi, il était très concis. On sait que les maçons de cette époque faisaient reposer leurs modes de reconnaissance sur des signes et attouchements. Il reste néanmoins quelques questions et réponses qui ne manquent pas d'intérêt (2) :
« Q. Quel est votre nom ? ...
A. AE ( Apprenti Entré ) : Lewis ou Caution.
A. CM ( Compagnon de métier ) : Géométrie ou Equerre
A. MM ( Maitre Maçon ) : Cassia ou Gabaon »
Cette distinction dans les réponses n'indique pas de manière fiable que l'organisation du métier repose sur trois grades distinctement différenciés par des formes rituelles adaptées. Néanmoins, il s'agit bien de trois type de réponses différentes dont les éléments sont encore présents de nos jours. En ce qui concerne la distinction véritable entre le Maître de métier et l'équivalence de désignation entre le Maître et le Vénérable Maître, nous n'avons pas, à ce jour d'éléments constitutifs assez précis pour affirmer que la rituélie et la distinction étaient en place avant la première moitié du XVIIIème siècle...
Si l'on se penche sur l'étude des rituels que l'on pense avoir été pratiqués par les francs-maçons durant la première moitié du XVIIIème siècle, on devra nécessairement s'attarder sur une particularité propre à cette époque et dont la pratique n'a pas perduré ; celle de constituer des sociétés para maçonniques, et particulièrement musicales, dont les activités et l'administration dépendaient d'une Loge. La Société « Philo musicae et Architecturae Apolloni Society » est l'une de ces sociétés.
La copie du « minute book » de cette société fut offerte au British Museum par John Henderson en 1859. Il y est répertorié sous le numéro « Son. No. 23202 ». Ce document indique que la société fut fondée le 18 février 1725 à l'Auberge de la « Queen's Head », près de Temple Barr à Londres, par une Loge éponyme. Le groupe des fondateurs était conduit par Francesco Xaviero Geminiani ( Lucques 1687 - Dublin 1762 ). Celui-ci était encore « Apprenti entré » à l'époque de la création de la « Society » et n'était pas un inconnu en matière de musique. Emigré à Londres depuis 1714, ancien élève de Corelli et d'Alessandro Scarlatti, Geminiani était un compositeur virtuose et professeur de violon. Il était aussi un collectionneur et marchand de tableaux particulièrement considéré.
Néanmoins, si Geminiani n'était encore qu'Apprenti, il est fort probable de l'une de ses connaissances, membre fondateur de la Grande Loge de Londres, dite « moderne », John Clerk, Baron de Penicuik, lui aussi musicien et ancien élève de Corelli assez connu à l'époque pour ses compositions d'inspiration écossaise, fut mêlé à la création de l'association. Dans la mesure où Géminiani était « apprenti » à l'époque de la création de la Société, on peut penser que des deux anciens étudiants de l' « Accademicia Arcadia » de Corelli, c'est le Baron qui entraîna son ami en maçonnerie.
En 1903, la Loge de recherche Ars Quatuor Corronati, dans le cadre de ses recherches portant sur les anciens textes fondateurs et les structures maçonniques du XVIIIème siècle, a présenté le « minute book » de l'Association dans ses chroniques Ars Quatuor Corronatorum ( Vol.XVI ) : sous la plume de R.F. Gould, dans un article intitulé « Philo Musicae et Architecturae Societas Apollini ». La copie des travaux de la « philomusicae » qui y est commentée décline les activités de l'association. Elle comporte aussi une information particulièrement importante pour l'histoire de la franc-maçonnerie et l'étude de ses « paléo-rituels » : rien moins que la première mention explicite, connue à ce jour, de travaux maçonniques en trois grades avec élévation de l'un à l'autre.
Le répertoire de la Grande Loge de Londres signale, que la Loge « Queen's Head » à l'origine de la fondation de la société philo musique était enregistrée à l'Orient de Hollis Street près Oxford Square. C'est assez surprenant car les deux endroits sont assez éloignés l'un de l'autre et cela pourrait signifier qu'il ne s'agit pas de la même Loge ou alors qu'il y a bien une séparation formelle entre l'association et la Loge. Néanmoins, le « minute book » nous informe aussi que la Société est hébergée par la Loge et que sa réunion d'obligation a lieu une fois l'an, le jeudi suivant la Saint-Jean Baptiste. Ce registre nous offre donc une autre information importante, c'est la probable systématisation de la conversion du Saint Patron des maçons par les « moderns » et ce, depuis la fondation de la Grande Loge à la Saint-jean d'été 1717.
Relativement à l'éloignement, la question qui se pose est celle des tenues foraines et, par extension, la remise en question définitive du qualificatif de Loge appliqué aux groupes affiliés à la franc-maçonnerie spéculative anglaise. Cette indication de lieux séparés pour organiser les rencontres confirme, si besoin en était, les doutes légitimes concernant l'origine « opérative » de la franc-maçonnerie londonienne. En effet, la réalité du modèle des loges opératives – au sens que nous pouvons donner au mot loge, à la lumière de la Maçonnerie spéculative : c'est à dire, une structure permanente, réglementant et contrôlant le Métier en tous points du territoire, pourvue d'usages rituels spécifiques – est tout à fait problématique en terre anglaise : il n'en demeure simplement aucune trace. Plusieurs concordances amènent à penser que les réunions de Loges des débuts de la franc-maçonnerie spéculative n'avaient pas nécessairement, comme aujourd'hui, de lieux fixes. Pour la première moitié du XVIIIème siècle, on sait que les Loges commençaient à ce stabiliser, suivant, en cela, une coutume commencée au siècle précédant, mais se réunissaient-elles de manière régulière et selon un calendrier rapproché ? C'est ce que tendrait à confirmer les chroniques de l'association « philomusicae » relativement aux tenues de sa Loge de référence. Cette indication d'hébergement dans une taverne qui aurait servie aux deux regroupements laisse penser à une complémentarité entre la Loge fondatrice et l'association, comme si cette dernière était, en fait la façade de la première, plus discrète et, d'autre part, que l'inauguration de l'association à Temple Barr le fut à cet endroit pour des raisons pratiques, indépendantes de la régularité des réunions.
On peut aussi penser, et cela viendrait comme une indication pour d'autres sujets de recherches, que cette Association ait été fondée afin d'assurer le rôle de « colonne d'Harmonie » lors des réunions maçonniques de la Loge. Ce point mérite d'être noté dans la mesure où il incite à penser qu'il ait pu y avoir une forte complémentarité entre les structures mais aussi, pour aller plus loin, que d'autres associations para-maçonniques dont l'objet porterait sur d'autres sujets auraient pu être créées. N'oublions pas que la maçonnerie franche et acceptés se présentait comme un « facilitateur » d'échanges et de recherches, si la musique a pu servir de vecteur à ces échanges, qu'en est-il des autres arts libéraux ? Sur ce point, on sait que le « Druid Order », fondé cette même année 1717, et qui est devenu plus tard « The Ancient and Archeological Order of Druids » n'acceptait aucun nouveau membre qui ne soit pas franc-maçon. Cette disposition n'a disparue des statuts qu'en 1874, soixante an après l'acte d'Union.
Le fait que les membres fondateurs de l'Association appartenaient tous à la Loge « Queen's Head » nous permet de nous poser ce genre de questions, tant sur l'identité des deux structures que sur l'inscription de la Loge « à l'Orient(3) » de Hollis Street.
Pour 1726, on ne dispose pas réellement d'éléments rigoureux en ce qui concerne les obligations des Loges en matière de lieux de réunions à savoir Temples ou Auberges... Par contre, on sait que c'est seulement à partir de cette année que la Grande Loge de Londres commença a essaimer dans les quartiers périphériques de la Capitale. Il est de coutume de penser que ce développement est le prolongement naturel de la fréquentation et de l'augmentation des membres, ce qui n'est pas contradictoire avec le manque de stabilité. En effet, la fréquence des réunions d'obligation n'est pas liée au nombre de membres inscrits. Pour la question qui nous occupe, il est très difficile de savoir si la Société et la Loge étaient deux entités séparées car la « Philo musicae Society » est toujours présentée comme une simple association d'amateurs de musique et pas seulement musiciens, même s'ils sont tous francs-maçons. C'est ce point particulier qui permet de penser au commencements des « colonnes d'harmonie ». On sait que les rites anglo-saxons du début du XIXème siècle disposent officiellement d'un poste d'organiste qu'ils ont hérités des pratiques anciennes.
Pour ce qui concerne les Loges et leurs relations avec les « satellites » associatifs qu'elles auraient développé, on manque de documents directifs, c'est à dire portant obligation d'installation, ou informatifs, indiquant le lieux systématique de la rencontre, qui permettrait de dire avec certitude s'il existait une règle écrite ou implicite applicables aux Loges sur le fait de s'installer dans des lieux différents les unes des autres. On sait, par contre, avec certitude que les Loges prenaient le nom des tavernes dans lesquelles elles se réunissaient et que le poste de « tuileur » est un héritage de cette pratique des auberges. La porte devait être surveillée extérieurement comme on devait l'avoir fait pour veiller à la discrétion des travaux, à l'époque des « bâtiments de chantier ». Là encore se pose la question de l'identité de la Loge « Queen's Head » inscrite sur le Tableau de la Grande Loge de Londres. On vient de le dire, il n'y eut pas de véritable développement de Loges avant 1726, cela signifie qu'il n'y avait pas beaucoup de Loges à Londres avant cette date. Le fait que les minutes de la Société indique qu'elle fut fondée par les membres de la Loge implique que cette dernière existait bien avant elle. Pour certains, il pourrait bien s'agir d'un avatar de la possible et soi-disant« Loge Acception » du XVIIème siècle dont nul ne sait qui prit l'initiative de la fonder, ni pour quel motif et connue seulement par quelques lignes sibyllines dans le journal d'Ashmole abusivement citée comme un témoignage de la transition spéculative et qui pourrait bien n'âtre rien d'autre qu'une sorte de club constitué en marge de la Compagnie des Maçons de Londres, qui fut la seule guilde organisée connue en Angleterre pour le métier de maçon, et dont l'autorité ne dépassa jamais le ressort de Londres, l'Acception laisse dans l'histoire deux minces traces documentaires, en 1610, puis en 1686, en rapport du reste avec Elias Ashmole. Aucune autre structure comparable n'est connue en Angleterre à cette époque ni plus tard ce qui se révèle fort peu pour justifier d'un lien londonien entre la vieille Compagnie des Maçons de Londres et la franc-maçonnerie des « Moderns ». Cependant, Ashmole n'indique à aucun moment que les hommes dont il parle soient des batisseurs et nous savons qu'il n'existe aucun document témoignant que des personnes étrangères au Métier aient jamais été admises dans les loges opératives anglaises proprement dites. Si c'est le cas, pourquoi les membres de « Queen's Head » n'étaient ils pas présents lors de la fondation de la « Première Grand Lodge ». Cette hypothèse, bien évidemment n'est pas très fiable et notée ici simplement pour y tourner court car cette ancienne guilde ou Compagnie n'a pas laissé de traces assez convaincantes pour permettre de penser que les Loges soient passée de l'une à l'autre. Dès lors qu'elle ne se présente probablement pas comme autre chose qu'une entité fédératrice des ouvriers du bâtiment dans la Capitale anglaise, ses liens avec les fondateurs de 1717 restent, évidemment, à démontrer de manière fiable(4) .
Aucuns membres, précise l'article 17 des statuts, ne pouvait être admis dans « Philomusicae Society » s'il n'était « franc-maçon ». Cette condition à l'adhésion implique deux questions qui revêtent une certaine importance quant à l'histoire de l'Ordre : tout d'abord, dans la mesure où la Société philo musique initiait elle-même les membres non maçons et leur conféraient les grades, le terme de société n'est-il pas une substitution à l'appellation de Loge ? N'est-il pas un nom transitoire pour une Loge en formation ? Ensuite, si tel n'est pas le cas, pourquoi créer des sociétés para-maçonniques pouvant délivrer des grades alors que la Loge-mère aurait très bien pu le faire ?
En corollaire, la délivrance du troisième degré par ces structures avait-elle une valeur autre qu'administrative ?
Cette situation provenait-elle du fait que la rituélie des rencontres de Loge empêchait les « communications » ou « planches » comme c'est encore aujourd'hui le cas au rite Anglo-saxon de style Emulation ? Sachant que les modernes étaient pour grande part issus de la Royal Society et qu'ils ont créé la même année 1717, au moins trois sociétés remarquables ; la franc-maçonnerie, le « druid order » et les « antiquarians »(5) , le constat d'une pratique ritualisée à l'exclusivité de la franc-maçonnerie offrirait un angle de vue particulièrement intéressant sur ce qui deviendra le conflit entre les « ancients » et les « moderns ».
Arrivé à ce point de l'étude, on peut déduire deux théories : l'une d'elle reposerait sur le développement de la franc-maçonnerie spéculative et « scientifique ». La science ai considérablement évolué, il n'était plus possible d'étudier les choses de manière polytechnique. Chaque objet d'étude justifiait donc la création d'une société particulière qui lui soit attachée. La seconde est que la « franc-maçonnerie » ait pu avoir le rôle de garant d'une certaine « éthique » de laquelle se réclamait un mouvement « culturel » qui se serait affiché comme le dépositaire de l'état des connaissances. Une rituélie de premier abord chrétien lui aurait assuré l'impunité religieuses ainsi que celle des chercheurs qui en faisaient partie... Peut être, son objet premier était-il d'étudier un mode de fonctionnement rituel qui porterait ses participants à une ouverture d'esprit offrant une meilleure mémorisation des connaissances et compatible avec la chrétienté omniprésente de la société du XVIIIème siècle ?
De la même manière que les sciences développaient diverses spécialités, les associations parallèles pouvaient compléter l'objet maçonnique. Cela ne semble pas incohérent et le potentiel mélange des genres qui en découle expliquerait qu'une association ait pu délivrer des grades ou élever des maçons selon certaines formes en construction sans que la régularité de cette façon de faire soit mise en cause, du moins dans un contexte rituellement empirique et dans l'esprit élitiste des modernes.
Aussi anecdotique qu'elle puisse paraître, l'habitude de créer ce genre de « sociétés de concerts » semble avoir suivi les pas des francs-maçons londoniens lorsqu'ils s'installèrent en France. On remarquera a juste raison que les associations qui se créaient sur ce modèle de ce côté-ci de la manche, reprenaient une esquisse déjà éprouvée depuis le XVIIème siècle, celle des « salons ». Cette mode perdura d'ailleurs sur le continent encore longtemps après que la « Philo musicae » de Londres, dont il est question ici, ne soit dissoute. On sait, depuis fort longtemps, que le nombre de francs-maçons parmi les musiciens était particulièrement élevée en France. On sait aussi que ces réseaux et leur succès ne s'explique pas seulement par l'amitié et le clientélisme qui pouvait s'en dégager. En effet, comme le souligne Gérard Gefen(6) ;
« Dans la structure excessivement rigide de la société française, les loges maçonniques constituaient des lieux où les différences de naissance et de condition se trouvaient, du moins en théorie, mises entre parenthèses.
Cette impression d'égalité, si agréable aux membres des classes bourgeoises, ne pouvait que séduire davantage encore les musiciens. A la différence de l'Angleterre, où cette profession jouissait depuis longtemps d'une honorabilité incontestée (les membres de la Chapelle royale y étaient dénommés gentlemen), les musiciens français restaient de proches cousins de ces ilotes : les comédiens ... »
Ce qui a pu être constaté c'est que, dominées, elles aussi, par les francs-maçons, les associations françaises ont, au XVIIIe siècle, joué un rôle très important dans la vie musicale et le développement de la musique de théâtre et de cour à la fin du XVIIIème siècle. Cela est resté très en vogue jusqu'à la Révolution, notamment par le fait que le cercle fermé de la maçonnerie leur assurait à la fois un public constant et les moyens de la création d'½uvres nouvelles.
Toujours est-il que les sources aujourd'hui disponibles indiquent que durant ses deux années d'existence, la « Philo musicae Society » « fit » dix-huit maçons avant d'être dissoute le 23 Mars 1727. Cela semble une durée de vie très courte au regard de la mode qu'elle a suscité.
Il y a de fortes probabilités que cet arrêt brutal des activités ait fait suite aux protestations du Grand Maître, James Hamilton, 7ème Duc d'Abercorn, qui vilipendait avec force, depuis l'année précédant la dissolution, cette pratique de Loges-associations assez courante pour susciter des inquiétudes. Le Grand Maître insistait déjà à cette époque que seules les Loges régulières avaient autorité à recevoir et élever des francs-maçons. Cela sous-entend, bien entendu, que le grade de Maître existait bien avant la création de la philo musique. Cette situation ayant attiré l'attention de son successeur, William O'Brian, Comte d'Ichiquin, sur les inconvénient de confier à des « sociétés » le soin d'initier des maçons, il fut décidé d'interdire, en Angleterre, cette pratique de constituer des associations ou des clubs parallèles en rappelant qu'une Loge légitime se devait d'avoir reçue patente de la Grande Loge de Londres. Un autre argument était que la franc-maçonnerie, dans la mesure où elle permettait ce type de développement, ne disposait plus d'aucun contrôle sur la régularité de la transmission, pas plus sur le développement des structures qui se réclameraient d'elle.
Ce petit groupe d'amateurs de musique, on le voit, par ailleurs totalement insignifiant, aurait pu resté ignoré des historiens si les « minutes » du 12 Mai 1725 n'avaient attiré leur attention sur le fait que cette Loge ou cette Société-Loge conférait deux grades au dessus de celui d' « Apprenti-Entré » ; celui de Compagnon et celui de « Maître ». Ce qui apparaît comme une nouveauté(7) ...
« Nos bien-aimés Frères et Directeurs de cette très Vénérable Société dont les Noms figurent ci-dessous :
Frère Charles Cotton,
Frère Papillon Ball,
ont été régulièrement passés Maîtres,
Frère F. X. Geminiani
a été régulièrement passé Compagnon et Maître
Frère James Murray
a été régulièrement passé Compagnon(8) ... »
Cela fait du « Philo musicae Society minute book », détenu au British Museum, l'une et peut-être même la plus vieille trace écrite actuellement connue de l'existence d'un troisième grade. Plus encore, cela en fait un document précieux sur l'organisation de la maçonnerie avant 1730 car il implique des liens de transmissions de degrés, voire, d'initiation, tout à fait particuliers organisés qui pouvaient se développer hors Loge. Même si ces sociétés de musiques, ou autres dont l'existence ne nous est pas parvenue, n'étaient ouvertes qu'aux francs-maçons, rien n'indique que des travaux de nature maçonnique ne présidaient pas à leurs réunions. C'est, bien entendu et on l'aura compris, la raison de l'interdiction qui suivit. Néanmoins, cette pratique nous amène à nous questionner sur la nature réelle de ces sociétés... Y avait-il transfert d'autorité de la part de la Loge dont elle était issue ou bien est-il possible de conclure que la définition d'une Loge n'était pas, à cette époque, aussi claire que l'on voudrait le croire... Les éléments de réponses se trouvent probablement dans le « nomadisme » que nous avons abordé plus haut. En d'autres termes, les francs-maçons de la « philo musicae » faisaient-ils cela par habitude, par ignorance de la franc-maçonnerie ou tout simplement par le fait que les structures créées en 1717 n'étaient, pour leurs fondateurs, rien d'autre que des outils dont les formes pouvaient se reproduire ?
Si c'était par habitude, d'où venait le grade de Maître dont on connaissait déjà l'existence et la transmission du « Mot » au moins depuis le siècle précédent... et si c'était par ignorance, pourquoi ce grade plutôt qu'un autre au titre plus flatteur ? Par imitation du titre de Maître donné aux Maîtres de Musique ? C'est cette question qui amena certains historiens de la franc-maçonnerie(9) à considérer que le grade de Maître n'avait, en fait, été inventé à cette époque que pour différencier les membres de la Société de Musique des autres maçons. Cette théorie est, bien entendu, incompatible avec le choix des maçons déclaré et sans ambiguïté, d'Anthony Sayers en vue d'exercé la charge de premier Grand Maître de la Grande Loge de Londres. La principale raison invoquée pour ce choix étant sa qualité de plus ancien Maître Maçon, bien que libraire de profession, implique, ipso facto, que l'argumentaire d'une spécificité de la pratique du troisième grade relevant des associations ne tient pas. En effet, si un libraire pouvait avoir été Maître sans être Grand Maître, cela signifie que le grade existait déjà en maçonnerie spéculative et, par voie de conséquence, qu'une certaine forme de Maîtrise maçonnique était pratiquée avant 1726 et même, avant 1716 puisque l'argument de « plus ancien maître » conduit à penser qu'il s'agit bien d'une maîtrise de longue date, donc, bien antérieure à 1717.
Par contre, si ces associations musicales, ou autres, avaient été conçues comme différents outils ayant pour vocation de développer certains modes de recherche ou certaines formes de philosophie, alors, on sait que le Grand Maître de la franc-maçonnerie pouvait alors être une garantie, une référence et une protection. Dès lors, il est possible de penser que la création de ce type de société ait pour objet de systématiser l'élaboration de « colonnes d'harmonies » à usage des Loges... mais confier la musique à une structure extérieure veut pas nécessairement dire lui confier l'ensemble des prérogatives. La musique participe à l'habillage de cour et il devient logique de penser que le Maître ne saurait laisser aux courtisans le bénéfice de droits qui lui sont dévolus.
La traçabilité de la régularité maçonnique s'est trouvée perturbée par ces Associations fraternelles fondées par des Loges ou les membres de Loges. On comprend que cette « habitude », qui pourrait confirmer l'existence d'une franc-maçonnerie moderne plus « innovatrice » qu'inamovible, semble avoir été assez en vogue pour émouvoir le Grand Maître.
« En fait, les autorités de la Grande Loge de Londres semblent avoir montré tout d'abord une certaine mansuétude à l'égard de la Philo musicae. Les sept principaux officiers et fondateurs de la société furent convoqués à la tenue de Grande Loge de la Saint-Jean d'été 1725, sans doute pour régulariser la situation. Ils ne daignèrent pas répondre à l'invitation. En décembre 1725, le duc de Richmond, Grand Maître, adressa une lettre à la Philo musicae pour demander des explications sur les réceptions irrégulières de maçons auxquelles procédait la société. Les minutes de cette dernière témoignent que la requête fut considérée avec mépris, sinon avec colère : sans doute les contraintes obédientielles étaient-elles encore mal ressenties dans ces toutes premières années de la franc-maçonnerie organisée; la réaction des membres de la Philo musicae paraît cependant empreinte d'une suffisance que seule la réputation dont jouissaient leurs soirées musicales semble expliquer(10) ... »
Cette « habitude » potentielle de sociétés « fraternelles » pose encore une question : si les associations issues et/ou jumelles de Loges « faisaient » des maçons et les élevaient aux trois degrés, la légende d'Hiram y était-elle enseignée ?
Si c'est le cas, est-elle une légende maçonnique ou un mythe issu du folk-lore et introduit en maçonnerie par ces pratiques para-maçonniques ?
En effet, il n'est dit nulle part que les maçons reçus durant ces cérémonies aient été destitués de leur qualité après la fermeture de l'association ce qui signifie la régularité de la cérémonie...
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Notes:
(1). Aux Editions Maisnie Tredaniel – Ré-ed Paris 1990)
(2). Selon une communication donnée à la Loge de Witham Lodge, LincoIn USA en 1863, by le Rev. G. Oliver, Passé Député Grand Maître pour le Lincolnshire
(3). Le terme « à l'orient » est ici indiqué pour la bonne compréhension, néanmoins on notera que cette formule n'était pas utilisée à cette époque.
(4). Sur ce point de « Acception », Cf. l'article de Roger Dachez en ligne sur le site de Renaissance Traditionnelle « Les origines de la Maçonnerie spéculative : état des théories actuelles » in R.T. n°77 janvier 1989
(5). En fait, la Society of Antiquarians of London fut rétablie officieusement en 1707 à la Bear Tavern sur le Strand, c'est à dire à environ 2 kms de la Queen's Head Tavern, mais sa réactivation ne fut officialisée qu'avec sa déclaration de constitution officielle en 1717.
(6). Gérard Gefen in « Les musiciens et la franc-maçonnerie » - Editions Fayard, Paris 1993 (collection Les chemins de la musique)
(7). Cf. sur ce point « Des origines du grade de maître dans la franc-maçonnerie » par Goblet d' Alviella
(8). Cité par Gérard Gefen in « Les musiciens et la franc-maçonnerie » Editions Fayard, 1993 (collection Les chemins de la musique)
(9). Cf. diverses notes et communications dans AQC dans les années '80.
(10). Gérard Gefen, op. cit.