Allégories et symboles dans l'«Hortus Deliciarum» de Herrade de Landsberg (de Frédéric Tristan )- 1ère Partie résumé par Caroline P.

 Allégories et symboles dans l'«Hortus Deliciarum» de Herrade de Landsberg (de Frédéric Tristan )- 1ère Partie  résumé  par Caroline P.

Renaissance Traditionnelle Tome VII
N°27 Juillet 1976. p196 & N°28 Octobre 1976. page 303


Présentation de l'article de RT :

L'article « allégories et symboles dans l'Hortus Deliciarum de Herrade de Landsberg » se partage entre deux numéros de RT.
Le premier évoque surtout l'histoire de l'Hortus, ses sources, son contexte et l'influence de certains auteurs contemporains ou non sur sa construction. Il souligne, dans une analyse très chrétienne à la fois la forte présence de l'ancien testament, et la vision très chrétienne de ce livre.
Dans le deuxième article, il présente une analyse plus symboliste des éléments de l'Hortus et en particulier insiste sur le lien entre l'ancien testament et le nouveau conçus non pas comme se succédant mais comme co-existants. Puis, il analyse divers allégories autour de l'idée de l'arbre et plus particulièrement celui de Jessé, du centre du monde.

Présentation générale :

Le titre tout d'abord : plusieurs explications pour le titre : les mots « Hortus Deliciarum » ou jardin des délices désignait les références au Paradis Perdu contenant tous les délices du monde, les rêves de l'humanité les plus profondes aspirations de l'humanité, séparée de ces félicités depuis son expulsion de l'Eden.
Autre explication possible : le terme de jardin des délices se référerait au cantique des cantiques où le fiancé et sa bien-aimée se promènent dans un merveilleux jardin.

« Hortus Deliciarum » est un manuscrit du Moyen Age alsacien associé aujourd'hui de manière indissociable au Mont Saint Odile et à son monastère.

Le monastère a été fondé vers la fin du VIIème siècle par le duc alsacien Etichon dont la fille , la future Sainte Odile en fut la première abbesse. Situé au sommet du mont Hohenbourg, appelé aussi aujourd'hui Mont Saint Odile, le monastère fut florissant jusqu'en 1120 environ, date à laquelle il fut dévasté. Frédéric dit Barberousse, fils de celui qui l'avait détruit, Frédéric le Borgne, releva le couvent et en fit une école pour les jeunes filles de la haute noblesse, régit par la règle de Saint Augustin.

Ce monastère a pu jouir d'une grande renommée. Ainsi, y furent exilées la reine Sybille, veuve de Tancrède , roi de Sicile (1) , et ses filles.
L'Hortus Deliciarum est généralement présenté comme ayant été rédigé, dessiné par Herrade von Landsberg (1125 – 1195 environ), c'est d'ailleurs ainsi que le présente sa préface, même s'il est probable qu'il fut commencé sous l'autorité de sa prédécesseur, l'abbesse Relinde de Bavière dès 1159 et pour être réellement achevé vers 1205 , soit 10 ans après la date approximative du décès d'Herrade.
Le manuscrit renseigne lui-même sur le nombre de moniales présente à cette époque : dans l'une des miniatures, on peut compter 47 chanoinesses et 13 converses, peut-être parmi elles des novices. S'ajoutent les jeunes filles nobles qui y recevaient leur éducation et donc parfois des illustres « invitées ».
Le monastère se caractérisait par un grand nombre de chapelles disséminées sur le plateau dominé par l'église conventuelle. Cette dernière fût reconstruite au 17ème siècle et le site actuel conserve quelques vestiges anciens. Y est conservé notamment un sarcophage mérovingien présenté comme contenant les ossements de Sainte Odile.

Histoire de l'HD jusqu'en 1870

Le manuscrit demeura au Mont St Odile avant d'être transféré en 1546 suite à un incendie au monastère, à Saverne, puis, à partir du 17ème siècle, à la chartreuse de Molsheim où les moines en firent vraisemblablement une copie entière.

Lors de la confiscation des biens de l'Eglise, il fût déposé à la bibliothèque de Strasbourg. Dans la nuit du 24 au 25 août 1870, des obus de l'armée allemande détruisirent l'église des Dominicains où se trouvait la bibliothèque. L'Hortus, sa copie ainsi qu'un grand nombre de manuscrit et incunables disparurent dans l'incendie.

Les diverses copies et essais de reconstitution

Le préfet de police de Strasbourg, CM Engelhardt, a publié une première monographie avec les calques de certaines miniatures, coloriés par ses soins en 1818.
Vers 1840, un ami du roi Louis Philippe, le comte de Bastard D'estang, se fait prêter le Hortus et réalise un claque de la plupart des dessins ainsi que des textes.

Le nombre exact de feuillets original ou de feuillets toujours existant varie selon les sources consultées (2) : Quelque soit le chiffre retenu, il apparaît que les miniatures perdues le sont irrémédiablement, à moins que comme à cette époque on n'en retrouve une miniature un jour. Pour l'anecdote : La miniature de l'Enfer fût retrouvée (à une date non précisée mais pendant cette période) par le bibliothécaire de la ville chez un antiquaire allemand, racheté et réintégré dans le manuscrit original.

Tout au long du 19ème et du 20ème siècle, plusieurs reconstitutions et études furent menées.

Les représentations et colorisations actuelles sont le résultat, outre des différentes copies existantes, des travaux d'Auguste Christen, directeur du Mont Saint Odile de 1953 à 1978, devenu chanoine titulaire de la cathédrale après cette date. Passionné par l'Hortus dont il avait découvert un exemplaire d'Engelhardt avec sa douzaine de planches colorisées, il décida de rechercher à redonner leurs couleurs aux images de l'Hortus Deliciarum avec le concours d'une artiste Claude Tisserand et, pour le report des textes, d'un archéologue calligraphe, Charles Gies.
La première des planches colorisée fût celle du bon samaritain. En 1981, une première parution de 37 planches fut réalisée dans leur format d'origine soit 58 * 38 cm. Plusieurs autres séries de planches furent publiées :
- une série de 34 planches, parue en 1984, cette série contenait des images colorisées qui n'étaient alors connues qu'en noir et blanc.
- une série de 29 planches parut en 1987.
Par la suite, des publications davantage destinées au grand public ont été réalisées.

La forme de l'HD :

Le plan actuel de l'Hortus Deliciarum, résulte du classement réalisée par le chanoine Christen après 1987. Il se fonde sur les représentations connues et la logique de la culture romane. Je n'ai pas trouvé d'éléments relatifs au plan original du texte.
- le manuscrit s'ouvre sur des enluminures relatives à la création des anges et à la chute de Lucifer. Ce récit est suivi d'une représentation de la Trinité. L'HD fait ainsi référence à l'enseignement scolastique (a priori la Cité de Dieu de Saint Augustin ) qui explique que si Dieu créa les anges en même temps que la lumière la séparation de la lumière d'avec les ténèbres provoqua la déchéance de Lucifer. Après la présentation de la Trinité, les miniatures évoquent la création du monde, mais le microcosme et le macrocosme sont situés avant la création d'Adam et d'Eve, car le microcosme est un parfait concentré du macrocosme (3) que Dieu vient de finir après avoir créé tout ce qui peuple l'univers et vit dans les trois règnes de la nature (animal, végétal et minéral).
- Le plan de l'ouvrage : la première partie porte sur la création et certains passages de l'ancien testament, la seconde porte sur la venue du Christ et les évangiles et la troisième est relative à l'Eglise et aux fins dernières.

L'Hortus se présente non pas comme des enluminures, avec l'illustration localisée dans les lettrines ou en vignettes, mais comme une bande dessinée entourée de textes. Les poèmes, en latin, étaient destinés à être appris par c½ur pour être récités ou chantés lors de certains offices.
Certains termes sont traduits en alémanique (allemand de l'époque), comme dans la miniature sur le microcosme, en s'inspirant des copies germaniques des « étymologies » d'Isidore de Séville (4) .
L'Hortus contient par ailleurs plusieurs pages de texte traitant de la division du temps, de la terre d'Asie, des noms des régions d'Europe, de la Lybie (afrique) et des îles : Britannia, Engillant. Il s'agit d'un cours de géographie où presque tous les mots latins sont traduits en allemand.
L'Hortus Deliciarum constitue donc une source précieuse pour l'étude des origines de la langue allemande.

Comme les documents de cette période l'Hortus Deliciarum obéït aux régles de l'art de la mémoire alors utilisées. « Quelles étaient les « choses » que la piété du Moyen-Age désirait le plus se rappeller ? C'était surement les « choses » qui se rapportaient au salut ou à la damnation, les articles de la foi, les routes qui menaient au ciel par les vertues et celles qui menaient à l'enfer par les vices. » (5)

Les origines et influences :

Herrade dans sa préface a admis avoir réalisé un énorme travail de compilation cherchant, selon les termes de sa préface, à « extraire le suc de fleurs de la littérature divine et philosophique ». Elle cite de nombreux auteurs , aussi bien des Pères de l'Eglise que des auteurs de son temps (6) . Les chanoines des monastères de Marbach, très influent monastère qui possédait une importante bibliothèque, et d'Etival ont vraisemblablement joué un rôle important de conseil.

L'un des auteurs manifestement parmi les plus influens sur l'Hortus Deliciarum, est Honorius Agustodunensis (1080 – 1150 environ), rédacteur d'un oeuvre variée et considérable. Il divulgue la doctrine de Saint Augustin et établit des rapports entre microcosme et macrocosme. Il inspire la mise par écrit des visions d'Hildegarde von Bingen et l'organisation de l'Hortus Deliciarum. Le « Lucidaire » (1100) qui traite des apports du christianisme dans l'analyse des questions humaines, constitue un traité systématique et complet de théologie médiéval, sera traduit dans toutes les langues de l'occident.

L'influence dans le type de dessin est à la fois danubienne, et en particulier liée au monastère de Ratisbonne et byzantine. Ainsi, l'Hortus deliciarum contient par exemple, des représentations du Christ drapé dans un manteau à l'antique et dégageant un bras droit toujours levé (influence byzantine) et un trait qui cerne le dessin, (influence danubienne).
En parallèle, plusieurs miniatures manifestent l'importance de l'influence byzantine , par exemple dans la vêture de l'archange Lucifer dans les miniatures retraçant Lucifer dans sa gloire et dans sa chute : il y apparaît vêtu de sandales et d'un sakkhos, tunique à ceinture caractéristique, nom grec du somptueux manteau que revêtaient le patriarche de Byzance et le basileus (nom donné à l'empereur grec de Byzance) lors des grandes cérémonies.

Lors de la présentation de la création, Dieu est présenté à la manière des mosaïques byzantines. Dieu est représenté dans l'apparence du Christ (« mon Père et moi sommes un ») siégeant en majesté, nimbé d'une auréole crucifère, (symbole de majesté, parfois attribuée aussi à l'Eglise, mais quasi réservée au Christ) sur un trône ouvragé, les pieds reposant sur un escabeau, honneur normalement réservé au Basileus, la main droite bénissant. Dans sa main gauche, il tient le Livre ouvert.
Il est à noter que Dieu est toujours représenté les pieds nu. D'autres sont aussi pieds nu : les prophètes, les anges ..; Ainsi, dans la représentation de Lucifer dans sa gloire, les anges sont nu pieds, Lucifer est chaussé.
Cependant, cette caractéristique ne doit pas être généralisée ni comprise comme un élément de séparation entre une représentation du mal et du bien.
De plus, comme il est d'usage dans l'iconographie romane, la position assise est réservée à Dieu ou à un personnage en position d'autorité.

Notes:

(1). Tancrède de Lecce (1140-1194), banni du royaume normanno-sicilien, il s'exila à Byzance. A la mort de Guillaumme II, dit Guillaume le mauvais, en 1189, il fût l'un des prétendants à la succession. Couronné roi de Sicile en 1190, il dût affronter les rebelles musulmans réfugiés dans les montagnes des Sicile, soumettre ses vassaux en Italie méridionale et défendre son royaume contre les forces impériales germaniques.

(2). le manuscrit comptait originalement 342 feuillets n'en compterait déjà plus que 324 soit 18 manquants, ou pour une autre source, 30 planches (140 scènes) manquantes pour une autre source.

(3). Tertullien, père de l'église « la terre, c'est l'homme », chaque élément de la création renvoie l'homme à lui-même, à sa vie de relation avec Dieu.

(4). Isidore de Séville (né entre 560 et 570 à Carthagène (Cartagena) - mort le 4 avril 636) était un religieux espagnol du VII siècle, qui fut évêque métropolitain de Séville (Sevilla), capitale du royaume wisigothique, entre 601 et 636. Il reçut une éducation très complète aussi bien dans le domaine profane que religieux. Havre de paix dans l'Occident de cette fin du VI siècle, l'Espagne se trouve appelée à devenir comme le conservatoire de la culture antique ; la bibliothèque sévillane en est alors le centre le plus brillant. Tout en accordant une priorité aux grands écrivains chrétiens du IV au VI siècle, en particulier Augustin (354-430), Cassiodore (485-580), Grégoire le Grand (540- pape 590-604) — ce dernier fut l'ami personnel de son frère Léandre —, Isidore tente d'assumer cet immense héritage dans toute sa diversité. C'est pourquoi manuels scolaires et auteurs classiques s'associent, dans les sources de ses ½uvres, aux Pères latins les plus anciens : Tertullien (155-222), Cyprien de Carthage (200-258), Hilaire de Poitiers (315-367), Ambroise (340-397).
Son ½uvre majeure est Étymologies (Etymologiæ) constituée de vingt livres, qui propose une analyse étymologique des mots divisée en 448 chapitres. Par cette ½uvre, il essaie de rendre compte de l'ensemble du savoir antique et de transmettre à ses lecteurs une culture classique en train de disparaître. Son livre a une immense renommée et connaît plus de dix éditions entre 1470 et 1530, ce qui montre une popularité continue jusqu'à la Renaissance.
À cause de la structure des Étymologies, qui rappelle celle de certaines bases de données nommées les tries, et préfigure les inventions futures du classement alphabétique, puis de la notion d'index, Isidore de Séville a été proposé, en 2001, comme saint patron des informaticiens, des utilisateurs de l'informatique, de l'Internet et des Internautes.

(5). « L'art de la mémoire », page par Frances A. Yates, éd Gallimard

(6). Saint bernard, Fréculphe, Honorius Augustodunensis, êvêque de Lisieux, Yves de Chartres, Rupert de Deutz, Petrus Comestor.
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# Posté le mardi 01 juillet 2008 11:59
Modifié le mardi 01 juillet 2008 12:14

Allégories et symboles dans l'«Hortus Deliciarum» de Herrade de Landsberg (de Frédéric Tristan )- 2ème Partie résumé par Caroline P.

 Allégories et symboles dans l'«Hortus Deliciarum» de Herrade de Landsberg (de Frédéric Tristan )- 2ème Partie  résumé  par Caroline P.

Renaissance Traditionnelle Tome VII
N°27 Juillet 1976. p196
&
N°28 Octobre 1976. page 303


I- La présentation de la culture romane :

Dans la mesure où il s'agissait d'instruire les jeunes moniales, cet ouvrage ne constitue pas simplement une somme de références religieuses : en effet, Herrade a introduit des éléments tout à fait profanes.

Cette imbrication d'éléments profanes et d'éléments religieux est courante au 12ème siècle. Mais l'utilisation des éléments profanes n'est pas anodine, Herrade ne perdant jamais de vue la mission d'instruction quelle s'est fixée pas plus qu'elle n'oubliait la gloire de l'Eglise. Par exemple, quelques miniatures retracent les aventures d'Ulysse face aux sirènes, représentées comme des oiseaux à corps humains dont les ailes ressemblent à celles de anges. Vêtues de longues robes, leurs pieds ont la forme de griffes d'oiseaux de proie.

Après avoir représenté la réussite de ces créatures sur des voyageurs imprudents pour signifier le sort qui attend ceux qui prêtent l'oreille aux séductions du monde au lieu de s'en détourner, Herrade, montre le triomphe du christianisme avec les compagnons d'Ulysse, les oreilles bouchées par la cire, donc sourds aux sollicitations diaboliques, qui rejettent et terrassent les sirènes. Ulysse quant lui, vêtu en soldat comme le sont les représentations des vertus dans l'Hortus, regarde la scène paisiblement attaché à un mat en forme de croix en Tau.

Les costumes, l'art de la table, les outils représentés sont ceux de l'époque, l'Hortus Deliciarum devenant ainsi une mine de renseignement sur le mode de vie au 12ème siècle :
Certaines miniatures sont à ce titre très utiles :
- eg: la représentation de la cène : une table autour de laquelle se trouve Jésus et onze disciples. Après avoir noté qu'il manque l'un des apôtres, regardons les éléments posés sur la table : la vaisselle est composée de coupes en terre cuite et en bois, une fourchette à deux dents servait avec un couteau à encoche à déposer les aliments sur le pain, utilisé comme assiette. Sur la table se trouve des boulettes, probablement de blé ou de semoule. Sur d'autres miniatures, on peut voir des bretzels sur la table.
- d'autres miniatures représentent des personnages qui jouent avec des marionnettes
- la miniature de la tour de Babel est particulièrement significative dans cette optique car elle nous présente la construction d'un bâtiment avec des ouvriers et leurs outils.
- dans la rosace des arts libéraux sont montrées des attitudes de copistes, (lecture, écriture, discussion et préparation de la plume avec un couteau)
- certaines scènes de la vie quotidienne fournissent des indications sur le mode de vie de l'époque : par exemple, la représentation de personnages dans leurs lits : à l'époque romane, on dormait adossé à l'oreiller, le buste relevé, ce qui explique la taille des lits. Seuls les morts étaient en position allongée et étaient donc véritablement couchés en terre.

L'analyse de l'Hortus Deliciarum apprend aussi beaucoup sur la complexité du rapport des lettrés de l'époque romane aux cultures antérieures.

Le mouvement d'assimilation des éléments culturels précédant apparaît double : attitude négative pour les symboles celtes et extraordinaire goût pour l'antiquité. Ces symboles sont souvent amalgamés avec des thèmes bibliques.

Le goût pour l'antiquité tout d'abord : Celle qui a le mieux résumée l'attitude des hommes romans, c'est Marie Madeleine Davy : « les hommes romans se savent les héritiers d'un passé non seulement religieux mais aussi profane. Et ce profane, ils vont le capter dans un souci constant de faire coïncider les souvenirs antiques et les réalités de la foi. C'est pourquoi ils utiliseront volontiers des symboles païens dont leur esprit encyclopédique s'accommodera aisément » (7) .
Il ne faut pas oublier qu'à l'époque romane les croisades faisaient circuler des textes grecs et arabes dans des traductions latines souvent d'origine juives (8) . Isidore de Séville a joué ici un rôle fondamental par le rayonnement des centres d'étude du clergé qu'il a fondé, la richesse de la bibliothèque de Séville et sa volonté d'assumer l'héritage passé aussi bien dans les domaines profanes que religieux. Il compila à ce titre une somme énorme de connaissance visant à doter la nouvelle église de solides fondations intellectuelles.

Ainsi, prenons la miniature du soleil représenté sous la forme d'Hélios : un char dans lequel se trouve le soleil est tiré par 4 chevaux dont Herrade nous donne les noms et qualité qui sont en réalité les qualités du soleil.
- acteon ou rubens : le rutilant désignait le soleil levant dans son éclat
- eritreus ou splendens, le brillant, c'est le soleil au firmament à midi
- lampos ou ardens, le fervent désigne le soleil de l'après-midi
- philogeus ou amans terram, celui qui aime la terre, renvoie au coucher de soleil.
Les chevaux sont aussi bien dans la culture celte que dans la culture romaine un symbole solaire (9) . D'ailleurs, la représentation de la course du soleil par un char tiré par des chevaux est partagée par de nombreuses cultures : référence peut être faite au char d'Apollon aussi bien qu'à la Bible (II, rois . 11 (10) ) ou (I, trois 2, 11 ). Le pendant de cette représentation solaire est celle de la lune dans un char tiré par des b½ufs . (11)

Les hommes de l'époque romane intégrent dans leur pensée les auteurs antérieurs, Saint Bernard de Clairvaux, pourtant opposé aux sciences profanes étudiées avec excès, soit pour elles-mêmes, cite Horace; pour condamner Cluny, jugé trop luxueux, il cite un texte de Perse. Se dessine par lui la pensée du 13ème siècle qui affirmera la supériorité de la théologie et le rôle subalterne des autres sciences, devenues les servantes de la première.

L'une des miniatures de L'HD illustre cette tension entre sacré et profane et oppose l'inspiration immonde représentée par un oiseau noir volant au dessus de l'épaule d'un poète à l'inspiration du St Esprit qui éclaire les sages.
En parallèle, les arts libéraux sont biens présents dans l'une des plus belles représentations en rosace de l'HD : la miniature fait penser à la rosace de la façade d'une église. Philosophie trône au centre de la rosace et d'elle partent les sept fleuves (4 + 3) qui représentent les sept arts libéraux. Conformément à la pensée d'Isidore de Séville, la philosophie est couronnée par trois têtes qui sont l'éthique, la logique et la physique. Au dessous de philosophie sont représentés Socrate et Platon. Les quatre figures en bas sont les poètes païens ou magiciens, inspirés par de faméliques oiseaux noirs. Cela signifie que tant que la philosophie marche sur le terrain de la vérité, elle ne tient pas compte des fausses doctrines, traités de magie ou descriptions d'un monde fabuleux.

Un autre exemple se trouve dans la représentation du baptême : Jean baptise Jésus, entièrement immergé. A sa gauche, les anges se tiennent les mains couvertes en signe de respect (12) . Deux éléments sont particulièrement intéressants : la présence de la colonne immergée et du personnage tenant une cruche à ses cotés. La colonne renvoie peut-être à la croix placée au milieu du Jourdain indiquant l'emplacement du baptême du Christ à l'intention des pèlerins. Le personnage quant à lui désigne Neptune, maître des eaux, avec une cruche d'où celles-ci s'écoulent. Cette représentation est courante comme le montrent les différentes représentations jointes.

Mais certaines représentations montrent que cette passion pour les sciences profanes a pû co-exister avec une attitude nettement moins valorisante avec d'autres éléments de culture beaucoup plus populaire.
Il y a la représentation des sirènes, évoquée plus haut, sous forme de harpies, mi-femmes – mi oiseaux de proie.

L'Hortus Deliciarum contient plusieurs représentations en rosace, l'une d'entre elles nous montre le char de l'avarice relié à différents animaux néfastes parmi lesquels l'Ours, symbole de la violence et le loup, symbole de rapacité, le chien symbole d'âpreté et le cochon représentant la malpropreté.
Mais si s'applique une approche reliée aux anciennes croyances celtes, l'ours est le symbole honni par l'église de l'homme sauvage, du géant, de l'ogre qui hante les cycles de carnaval. Les farces traditionnelles de Carnaval comportent des hommes déguisés en Ours qui noircissent et barbouillent de suie le visage de ceux qu'ils parviennent à capturer. Les ours leur confectionnent un masque noir qui les renvoie au monde des revenants. L'ours conduit aussi à la figure du « Sauvage », forme folklorisé d'une ancienne divinité celtique qui survit au Moyen Age au travers de plusieurs saints tels que Blaise, Martin ou la figure de l'enchanteur Merlin (13) . Beaucoup pourrait être dit sur le rôle des canidés liés à certains saints et les mythologies liées au porc sont elles aussi très riches.
Les anciennes mythologies regorgent des femmes oiseaux, lointains souvenirs elles aussi de ceux qui se trouvent dans l'autre monde, pas l'enfer ni uniquement le monde des morts, l'autre monde, celui de esprits et des dieux .... .

Ainsi apparaît le rejet des traces de la culture populaire pré-chrétienne qui manifestaient les derniers attachements aux cycles de carnaval, aux animaux qui sont pour certains à la fois rappels des souvenirs du monde de l'au-delà, psychopompes, Maîtres du passage vers la mort mais aussi dispensateur de vie et de fécondité.

Il est à signaler aussi le b½uf, qui ici symbolise l'avarice car il dévore le foin du monde. La raison est ici à rattacher à Rupert de Deutz pour qui cet animal est symbole du diable affamé par le monde. Dans le livre de Job, cet animal est assimilé à Nabuchodonosor.

Notes:


(7). Essai sur la symbolique romane, ed flamarion, page 86.

(8). MM Davy, essai sur la symbolique romane, p87.

(9). MM Davy précise que les chevaux sont, dans l'iconographie romane un symbole équivalent à l'arbre.

(10). « il supprime les chevaux que les rois de Iehouda avaient donné au soleil à l'entrée de la maison de IHVH, ... , Les chariots du soleil, il les incinère au feu. «

(11). MM Davy, page 165, il s'agirait ici aussi de la reprise d'un thème antique.

(12). La hache posée au pied de l'arbre est un rappel du texte des évangiles qui dit sur la cognée est au pied de l'arbre et que tout arbre qui ne donne pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu.

(13). Philippe Walter, MYTHOLOGIES CHRETIENNES, p 51
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# Posté le mardi 01 juillet 2008 12:25

Allégories et symboles dans l'«Hortus Deliciarum» de Herrade de Landsberg (de Frédéric Tristan )- 3ème Partie résumé par Caroline P.

 Allégories et symboles dans l'«Hortus Deliciarum» de Herrade de Landsberg (de Frédéric Tristan )- 3ème Partie  résumé  par Caroline P.

Renaissance Traditionnelle Tome VII
N°27 Juillet 1976. p196 & N°28 Octobre 1976. page 303


II – L'ancien et le nouveau testament

La représentation des juifs et la scène de la cruxifiction

La crucifixion du Christ est représentée, bien évidemment, dans l'Hortus Deliciarum. Très riche, elle contient notamment une représentation de l'Eglise et de la Synagogue, qui prennent place dans l'évolution historique de leurs représentations du 9ème au 15 siècle et qui sont à regarder en parallèle avec celles figurant sur la cathédrale de Strasbourg. L'analyse des rapprochements entre l'Hortus Deliciarum et la cathédrale de Strasbourg mériterait de plus ample développement, mais quelques remarques viennent à l'esprit sur ce thème précis.

Cette thématique est complexe et contient des représentations qui peuvent apparaître contradictoires.
L'Eglise et la Synagogue sont représentées sous la forme allégorique de deux personnages féminins, l'un triomphant, l'autre abattu.
Au 9ème et 10ème siècle, les représentations comme celles figurant sur des ivoires de Metz , montrent la Synagogue, vêtue comme l'Eglise et sans signe d'infériorité, qui s'éloigne du Christ en tenant la tête droite, de même pour son drapeau. L'Eglise quant à elle tient le calice dans lequel le sang du Christ est recueilli.
La représentation de la coupe recuillant le sang revêt une symbolique riche dans l'art roman et la culture médiévale pour laquelle le centre de l'homme se situe dans la poitrine. Donc, ce qui se montre ici, c'est la poitrine de l'homme (centre du monde) comme pont, comme lien entre le microcosme et le macrocosme.

Dans l'Hortus Deliciarum (rappel de la date de la mort de l'abbesse Herrade : 1195), outre la reprise de différents éléments décrits dans la Bible, l'Eglise triomphante est représentée assise sur un animal mythique, à quatre têtes avec les pieds qui correspondent à chacune de ces têtes. Cet animal renvoit clairement aux Quatre Vivants avec une description proche de celle qui en faite dans Ezéchiel et non celle que l'on retrouve sur les tympans et portails des églises romanes et gothiques. Elle tient à la fois un étendard à hampe cruciforme, tourné vers le Christ et une coupe pour recueillir le sang qui s'écoule de la plaie de son coté.

La Synagogue, assise avec beaucoup moins de majesté qu'Ecclésia, est juchée sur un âne au comportement manifestement rétif, animal qualifié de sot et vicieux, et dont le licol, par lequel il pouvait être guidé, gît à terre.

La femme aveuglée par son voile, détournant la tête du Christ en croix, tient à la fois un couteau sacrificiel et un agneau. Cet agneau vise peut-être le Christ car le panneau qu'elle tient contient les mots suivants : »je ne le savais pas ». Sa bannière qui a tombée de ses mains, gît dans la poussière.

Dans le bas de l'image, des morts ressuscitent. L'un des cercueils capte l'attention car il contient un squelette : a priori, ils peuvent sembler signifier, qu'aux pieds de l'âne se trouve un cercueil avec un squelette immobile alors qu'au pieds de l'Ecclesia les morts ressuscitent en s'extrayant de leurs cercueils.
Cependant, la lecture des commentaires fournit des explications et indique que le cercueil, représenté au pied de la croix est celui d'Adam, dont le tombeau était pensé comme situé sur le lieu où fut crucifié Jésus. Cette co-existence est très riche en interprétations théologiques.

Deux représentations de l'Eglise et de la synagogue se trouvent dans la statuaire de la cathédrale de Strasbourg et leurs différences manifestent une autre évolution de la thématique.
- La plus connue date des années 1225 à 1235 et se situe sur le portail sud. La synagogue aux yeux bandée est vaincue et tient une lance plusieurs fois brisées. Elle baisse la tête et détourne le regard de l'Eglise triomphante située en face d'elle et qui tient un étendard à hampe cruciforme. Entre les deux se trouve une statue du roi Salomon.
- vers 1285, une autre représentation, située au tympan du portail central de la façade occidentale de la synagogue va encore plus loin : si sa lance est entière et si elle tient fermement son livre, le bandeau qui l'aveugle est un serpent enroulé autour de sa tête.

Plus tard, au 14ème et 15ème siècle, les représentations de la synagogue au pied de la croix se dégradent comme par exemple dans une bible du 15ème provenant de Hagueneau qui va jusqu'à placer un diable sur son épaule.

Un autre point mérite d'être explicité dans cette représentation : la représentation de la lune et du soleil autour de la croix. Les luminaires, déjà représentés dans l'allégorie sur la création sont identiifiés et personnifiés, mais dans l'affliction. Alors que cette représentation de la cruxifiction avec le soleil et la lune est rare (voire inexistante) dans les églises françaises, elle demeure très courante dans les églises espagnoles , mais aussi dans les églises pragoises.

La typologie : relation entre le nouveau et l'ancien testament :

Cette problématique des rapports complexes entre l'ancien et le nouveau testament se retrouve dans les roues les représentants et dans la comparaison qui peut être réalisée ente ces roues et les rosaces de la cathédrale de Strasbourg.

Au centre se trouve un personnage à tête double, se tenant sur une barre fixée sur un chandelier à 7 branches et assis sur un arc en ciel, il représente dans l'union entre Moïse et la Christ, l'union de l'ancien et du nouveau testament. Le thème principal est celui de la purification par le don et le sang offert. Le personnage double tient d'une main l'hysope qui servait à asperger la foule du sang et des cendres des animaux sacrifiés et de l'autre le calice contenant le sang du Christ.
Cette image représente la théologie du 12ème siècle qui prône la typologie, c'est-à-dire l'osmose entre l'ancien et le nouveau testament.
Sur le mur méridional de du croisillon Sud se trouve , à coté de la rosace du nouveau testament, celle de l'ancien testament. La construction en est différente mais l'esprit de la typologie y est encore plus fortement exprimé. On y retrouve le personnage double au centre, un médaillon contient le chandelier à 7 branches qui selon l'Hortus signifie l'esprit saint donc, qui de sa lumière guide les prophètes, les apôtres et les évangélistes dans la composition des livres de l'ancien et du nouveau testament. Sur certains médaillons figurent soit des rappels de l'ancien soit du nouveau testament.

La rose du nouveau testament présente en son centre un personnage couronné comme un roi et mitré comme un évêque et tenant un calice. Ce personnage est décrit comme étant le christ dont il est précisé qu'il accomplit les sacrifices du nouveau testament, c'est-à-dire les vertus chrétiennes.
Sous ses pieds entourés de deux chérubins, et représentée comme l'arche d'alliance, se trouve l'église et la croix. Ainsi, comme le précise le texte, l'arche représente l'église libérée par la Croix.
La rosace du nouveau testament dans la cathédrale en est proche. Le centre est occupé par Melchisédech tenant un calice d'or dans ses mains voilées. On y retrouve différents éléments de l'ancien testament : l'arche d'alliance, la verge d'Aaron ... .
D'autres éléments présentés sont ceux du nouveau testament : le Christ entre l'alpha et l'oméga, les 4 évangélistes ... l'inscription en bordure énonce clairement les rapports entre l'ancien et le nouveau testament : « le b½uf et l'autel n'ont été qu'obscure apparence, le roi et la croix sont la lumière, qu'on cesse d'immoler brebis, chèvres et b½ufs, le prêtre sera la véritable victime. »

Pour l'homme roman, la foi chrétienne n'existe que dans l'union mystique de l'ancien et du nouveau testament, union non pas chronologique mais thématique, les deux textes co-existant dans l'accomplissement du message chrétien.
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# Posté le mardi 01 juillet 2008 12:57

Allégories et symboles dans l'«Hortus Deliciarum» de Herrade de Landsberg (de Frédéric Tristan )- 4ème Partie résumé par Caroline P.

 Allégories et symboles dans l'«Hortus Deliciarum» de Herrade de Landsberg (de Frédéric Tristan )- 4ème Partie  résumé  par Caroline P.

Renaissance Traditionnelle Tome VII
N°27 Juillet 1976. p196 & N°28 Octobre 1976. page 303


III – Les vices : La roue de la fortune et l'échelle céleste:

L'Hortus Deliciarum comporte toute une partie axée sur le combat de vices et des vertus. Ces combats sont synthétisés dans deux planches : la roue de fortune et l'échelle céleste.

La roue de la fortune :
La représentation de la roue de la fortune constitue l'une des autres illustrations de l'apport des figures païennes et principalement romaine dans l'art roman. Elle reprend le symbole de la roue solaire appelée roue de la fortune par Boèce.

Dame Fortune, richement vêtue et assise sur un trône posé sur un monticule à trois sommets, actionne la manivelle de la roue. La fortune renvoie à la cupidité humaine, à la recherche sans fin de la gloire et à l'attachement des vanités humaines, mais fortune n'est pas fidèle. Un roi en gloire perd, par le mouvement de la roue, d'abord sa richesse avant de perdre sa couronne. Mais, avide et jamais comblé, il s'accroche et réussit à revenir vers la gloire et la fortune.

L'interprétation chrétienne du symbole ancien se retrouve ici encore car Herrade, explique que l'âme qui abandonne Dieu ne sera jamais arrêtée dans sa chute et tombe toujours plus bas sous le péché sauf si celui-ci est enrayé par la pénitence.

La roue de fortune constitue un thème courant dans l'iconographie romane et se retrouve dans une représentation très proche avec le roi au sommet et dans sa chute sur le croisillon Nord de la cathédrale de Bâle. La cathédrale d'Amiens elle aussi comprend une rosace au-dessus de laquelle est figurée une roue de fortune : au sommet de la rosace , sur le cintre supérieur, se trouve un roi assis entouré sur sa droite de personnages symbolisant un mouvement ascendant, et après lui, sur sa gauche, de personnages engagés dans un mouvement de chute.

La description de l'Hortus Deliciarum se distingue de la représentation très connue à l'époque romane, donnée par Honorius Augustodunensis et son « Speculum ecclesiae », cité dans le texte de l'Hortus : il parle d'une femme attachée à une roue qui tourne perpétuellement. Tantôt sa tête s'élève, tantôt elle s'abaisse. Cette roue représente la gloire du monde emportée dans un mouvement éternel et souligne que les puissants et les riches peuvent être facilement perdre leur position sociale et être précipités dans la pauvreté.
Et n'oublions pas qu'au 12ème siècle, on promenait (à quelle occasion ? A priori il s'agirait de fêtes de carnaval) « entre brandons et torches », une roue ardente. (15)

Il en existe de nombreuses autres représentations de la roue de la fortune dans les représentations du folklore médiéval même tardif. Ainsi, dans l'une des représentations par exemple du « Roman de Renard » ou du « Roman de Fauvel ». Dans le premier, Renard représente le démon qui séduit l'humanité en favorisant les ambitions du monde. Le thème de la roue de fortune y est représenté de manière tout aussi péjorative : c'est par sa « male ars », sa ruse, que Renard triomphe et se retrouve installé au sommet de la roue de la fortune, comme le montre la représentation jointe . (16)
Dans le roman de Fauvel, Renard est supplanté par un autre animal, le cheval qui soumet ceux qui l'entourent au lieu d'obéir à ses maîtres. Une très interessante représentation » (17) place Fauvel au sommet d'une roue actionnée par Dame Fortune aux yeux bandés alors que Dame Raison, tenant une équerre et un compas met en garde les courtisans quant à l'inconstance de la Fortune.

L'échelle des vertus:
L'échelle des vertus constitue, dans un évident rappel de l'échelle de Jacob, en allégorie, une synthèse des tentations qui guettent l'homme, qu'il soit clerc ou religieux. Symbole solaire relié à celui de l'arbre, l'échelle constitue un symbole très riche, présent lui aussi dans de nombreuses cultures, et le présent travail n'a pas pour objet de le traiter par lui-même. Disons simplement que, par analogie, l'échelle de Jacob est très présente dans l'art roman, tout comme l'arbre de Jessé, les symboles du haut (le bien) et du bas (le mal) renvoyant à l'idée d'ascension, de degrés à franchir.

Des anges combattent les démons qui s'attaquent à ceux qui tentent de gravir les quinze barreaux de l'échelle. Tous les personnages se détournent de leur but, attirés par le monde matériel, ses richesses et son confort.
- le chevalier et son épouse tombent dès la début de leur progression attirés par les richesses temporelles alors que l'ermite, en haut de l'échelle chute, car comme nous l'apprends le texte : à trop bien cultiver son jardin , il néglige la prière ... .
- les religieux ne sont pas épargnés : un clerc chute à l'appel de son amie et des mets fins entreposés au dessus de son église. Un moine cloîtré, reconnaissable à sa capuche, chute, attiré par un bon lit et de la nourriture, car comme le dit le texte : le repos voluptueux du sommeil le rend mou.
En bas, à gauche, un dragon menace ceux qui tombent, il est nommé « urbes » ville, assimilée au danger.

Cette allégorie prend tout son sens symbolique mise en parallèle avec celle du Léviathan.
La divinité, Dieu, lance un hameçon dans « la mer du monde ». La ligne est composée par des médaillons représentants les prophètes et patriarches pour aboutir à un hameçon en forme de croix planté dans la mâchoire du Léviathan, monstre marin mi-dragon, mi-poisson. Le texte précise que Jésus Christ perfore la mâchoire du Léviathan ce qui fait dire à certains commentateurs (18) que la figure limbée de manière byzantine serait une représentation du Christ, alors qu'il s'agit manifestement d'une femme et donc a priori davantage d'une représentation de l'Eglise.

D'ailleurs, cette femme, bien que positionnée sur une croix n'est pas crucifiée, mais en position orante, en majesté.
La croix était parfois nommé « l'échelle des pêcheurs » (19) ou « divine échelle » et illustre bien l'idée très présente dans la culture romane que la Croix empêche le démon de poursuivre son ½uvre et délivre le genre humain de la puissance du démon . (20)

Point particulier : la représentation du « fils de joseph » : une autre particularité dans les représentations : celle du fils de joseph : la représentation de la fuite en Égypte, représentation rare en elle-même, nous montre bien évidemment Joseph tenant un âne sur lequel Marie est assise. Un jeune homme qualifié de serviteur de joseph est aussi représenté suivant l'âne. Dans d'autres rares représentations, il serait présenté comme le fils de joseph (p29)

Notes:

(15). M Davy, page 88

(16). Jacquemart Giélée, Renard le Nouvel, vers 1290-1300, Nord de la France.

(17). Manuscrits Bourdonnais, vers 1500 - 1505 « Bestiaire médiéval - enluminures », Ed BNF p 146 et 147

(18). MM Davy, essai sur la symbolique romane, ed flammarion, page 167

(19). Adam de Saint Victor

(20). Cf MM Davy , 166
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# Posté le mardi 01 juillet 2008 13:04

La Nouvelle Colonnie extrait présenté par Nicole G.

La Nouvelle Colonnie extrait présenté par Nicole G.
Renaissance Traditionnelle N°53
Tome XIV Janvier 1983. p 45



Ce conte anonyme en forme de lettre se trouve dans le fonds de bibliothèque Calvet à Avignon.

Il n'est pas daté, mais il porte fortement la marque de l'idéalisme de la fin du18 éme siècle :
Après le Robinson Crusoé de Daniel Foë (1719), on pense à Voltaire, à Jean-Jacques Rousseau et surtout à Paul et Virginie qui se situait dans les mêmes parages : L'île de France où L'île Maurice. Mais quel précieux témoignage sur l'Idéalisme maçonnique français de cette période là.

Vous vous rappelez sans doute mon cher ami, que je m'embarquai à Nantes pour les Grandes Indes il y a plus de 10 ans. Après avoir doublé le cap de bonne espérance nous fumes assaillis par une tempête affreuse nous jeta sur des côtes inconnues. Vous dire ce qui se passa à ce moment terrible, je l'ignore, je n'ai jamais pu apercevoir la plus légère trace de mes compagnons.

Un vague bienfaisante me porte sur un banc de sable où je reste sans mouvement et presque sans connaissance, et accablé de fatigues j'attends à chaque instant que le flot vint me replongé dans l'abime ; l'orage se calme, les vents s'apaisent ainsi que les nuages, la nature apparait à nouveau dans tout son éclat. Je sens l'espoir renaître en mon c½ur et mon courage se réanime, à l'aspect d'un rivage qui n'était pas éloigné de mon banc de sable.

En me prosternant afin d'embrasser la terre qui daigne me recevoir, je marche pendant quelques heures. Rien d'habité, mais devant moi des arbres chargés de fruits, quelques ruisseaux serpentant dans les prairies émaillées de fleurs m'annoncent que si je dois vivre seul, la nature prévoyante pourra suffire à mes premiers besoins. Images consolantes.qui me permet d'avancer.

Déjà le jour déclin, je sens la tristesse s'empare de mon âme à mesure que le soleil se perd sous l'horizon. Tout à coup un homme sort d'un bosquet. Sa surprise égale ma joie, il veut fuir, je le poursuis, j'ai des ailes. Je suis au moment de l'atteindre. Il s'arrête et je demeure immobile.

Un mouvement dont je ne puis me rendre compte, me fit faire un signe maçonnique, on m'y répondit. J'avance la main, on me la serre et je sens l'attouchement mystérieux. Je le rends. On se jette dans les bras l'un de l'autre et mes joues sont bientôt recouvertes de baisers et de larmes suivies, d'un mouvement d'inquiétude de la part de mon inconnu. Je crois lire dans ses yeux la crainte de s'être trop avancé. Je me hasarde à lui demander êtes vous mon frère. Il m'entend et me demande le mot sacré et mille embrassements suivent cette explication. Suivez-moi et si vous êtes Maçon dans le c½ur, c'en est assez vous êtes heureux.
Déjà la nuit. Il me fut impossible de rien distinguer avant d'arriver à la cabane un peu élevée au dessus de la terre et à l'entrée de laquelle sept degrés la conduisent. Dans le séjour, une femme avait encore de la beauté, un beau garçon et une belle fille composaient sa famille. Voilà ma femme et mes enfants me dit-il. Quant à vous, en leur adressant la parole, je vous ai souvent parlé du devoir sacré de l'hospitalité, pratiquez aujourd'hui cette vertu que nous n'avons jamais pu connaître que dans la spéculation ; comme homme et comme malheureux cet étranger a des droits sur nous...

On s'empresse à me prodiguer tous les secours dont j'avais besoin. La manière dont ils m'étaient offerts ajoutait encor à leur prix. Repas délicieux, puis la proposition d'un lit de feuillage me permit de réparer dans les bras du sommeil mes forces épuisées.
Le lendemain on me donna de nouveau vêtements comme la coutume du pays. Mon hôte me prévient qu'il allait me présentait au chef, vous êtes maçon, c'est un titre respectable chez nous. Vous verrez à quoi peut servir la Maçonnerie.

En le suivant, je vis que c'était un lieu habité par des hommes et des hommes policés. Environ quatre cent cabanes alignées et partagées en plusieurs rues me parurent composées la ville de ce nouveau peuple. Etant toutes parfaitement semblables. Sauf deux plus élevées et plus considérables que les autres. Je demandais la raison de la différence. Mon hôte me répond que l'une est un Temple consacré au culte public et l'autre la Loge où les Maçons s'assemblent. Nous arrivons chez le chef, vieillard respectable, on lui donne le titre de Père, il est accompagné de six autres personnes qui sont ses assesseurs ou conseillers.

« J'ai appris dit-il votre arrivée chez nous et je bénis le ciel de ce qu'il vous a préservé du naufrage ou tous vos compagnons sont morts. Il parait qu'il vous protège d'une manière visible, continuez à mériter ses bienfaits, vous trouverez parmi nous tout ce qu'un homme sensé et raisonnable peut désirer. J'ose désirer qu'il ne dépende que de vous d'être heureux. »

Vous êtes européen et français et peut-être vos préjugés et vos goûts seront-ils des obstacles au bonheur dont nous jouissons. Mais ce qui me rassure sur vos m½urs et votre probité c'est que vous êtes Maçon.
Vous ne serez point admis à nos travaux, avant que nous soyons rassurés sur votre conduite et caractère, nous prenons pour nous même ses précautions.

Je raconte alors mon naufrage et l'on m'assura depuis que l'île était peuplée, j'étais le premier étranger portés par les flots. On m'embrassa en me précisant leur crainte de voir que les vices et les ambitions s'y introduisent et viennent troublée la paix et l'harmonie.

Voici le tableau des m½urs et du gouvernement d'un peuple extrêmement simple. Et dont les désirs se bornent à ceux de la pure nature ; qui jouit d'un ample nécessaire sans en connaître les besoins factices. Les hommes sont d'une taille au dessus de celle des européens. Leur figure est noble, souplesse et agilité de leurs membres entre qui quoique entretenu par un travail continuel n'est pas pénible.

Les femmes sont belles et leur beauté ne doit rien à l'art et ne sert qu' seconder la Nature ; leur parure n'as point été inspirée par la Vanité, mais aussi ne dérobe rien à leurs grâces. Ce n'est pas uniquement pour plaire qu'elles se parent ; mais elles le font d'une manière qui les rend encore plus aimable. Elles conservent leurs charmes forts longtemps et leur vieillesse n'est qu'un bel automne. Ici point de célibataires. On oblige personne à se marier, mais le mariage ne présentent aucuns des inconvénients que l'on rencontre dans votre société, pas de corruption.

Etre père est un beau titre, ce n'est pas pour propager seulement son existence c'est encore propager son bonheur. Le mariage est pour la Colonie jour de fête joie pour tous, la naissance de chaque enfant est célébrée comme celui de vos princes. On rend grâce au ciel du présent qu'il fait. J'ai vu un vieillard plus que centenaire expirer dans l'allégresse en serrant entre ses bras un de ses arrières petit fils qui venait de recevoir le jour.

Je ne meurs pas puisque je laisse des successeurs à la vie et au bonheur. Ici le trépas est sans horreur et sans tristesse, ce n'est pas un tribut forcé que l'on paye à la nature, c'est le triomphe d'une bonne vie. C'est l'échange d'un bonheur passager avec un bonheur immortel.

Apprenez comme ils vivent, parmi eux point de propriété, tout est en commun chaque famille à une quantité de terre à cultiver. Les fruits, les moissons, tout est déposé dans les magasins publics et distribué à proportion des besoins des individus, dés lors aucune de ces contestations multipliées qui engendrent chez vous les haines et les inimitiés, richesses et ambitions, orgueil et jalousie. Une égalité parfaite est la seule base de la Paix et de la Fraternité dont ils jouissent. Dans le temps où la main laborieuse de l'homme a confié son sein bienfaisant, les uns s'occupent aux manufactures nécessaires aux vêtements, les autres aux réparations publiques, a bâtir ou reconstruire les maisons.

On est toujours en mouvement et en activité. Le repos ne ressemble pas à l'oisiveté. On l'emploi au culte religieux. Il est infiniment simple assez heureux pour avoir à conserver les véritables idées de la divinité. Ils ont une reconnaissance certaine pour les bienfaits du grand être ; une confiance sans borne dans ses bontés. Voilà ce qui l'objet de leur hymnes et cantiques.

Leurs lois civiles ne sont pas plus compliquées, assurer et conserver les propriétés, punir et prévenir les crimes. Tel est le but que se sont proposés tous vos législateurs, ici rien de semblable ; l'intérêt particulier n'étant jamais séparé de l'intérêt public, tout ce qu'on à fait pour concilier l'un et l'autre dans votre monde social ne peut avoir lieu dans celui ci, et l'on n'est pas obligé d'occuper la moitié de la nation à veiller sur l'autre. On n'y connait point d'état de guerre intérieur, qui vous agite perpétuellement. Les procès sont ignorés, parce qu'il y à que l'intérêt général d'où dérive nécessairement le bonheur particulier.

Nous sommes tous frères, rien ne nous appartient. Tout est à la société. Voilà leur code, voilà leur lois quand à la propriété.

Vous me demandez pourquoi quels sont les ressorts puissants qu'on a employés pour établir et conserver cet ordre et cette harmonie. Un événement semblable au mien jeta il y a plus de deux siècles, trois hommes et trois femmes sur cette île que j'appelle l'île de la félicité. Ces hommes étaient maçons : Plus unis encore par les liens de la Fraternité maçonniques que par ceux du besoin, et privé de l'espoir de retourner dans leur ancienne patrie, ils adoptèrent celle que la providence leur présentait. Ils formèrent un établissement qui prospéra. La fécondité de leurs femmes répondant à celle de la terre qu'ils défrichaient. Ils sentirent qu'ils étaient nécessaires de donner une forme de constitution à la nation dont ils allaient être père. Attachés aux principes de la Maçonnerie, ils élevaient leurs enfants dans les sentiments de l'égalité et de la fraternité. Ils n'eurent pas de peine a leur persuader que devant leur existence à l'être suprême, ils étaient tous égaux à ces yeux, et que ce qui pouvez les différencier n'était que la pratique des vertus par lesquelles on pouvait l'imiter et lui plaire. Que l'amour de ces semblables étaient la première de ces vertus et bientôt nos trois premiers maçons eurent élevés des êtres dignes d'êtres initiés dans leur mystères. Ils tinrent souvent Loge. Les principes maçonniques se gravèrent dans leur c½ur et reproduisirent le bonheur de la société. Afin de transmettre et de contribuer à la perfection de l'art royal.

Même aujourd'hui, tous nos insulaires na sont pas tous maçons c'est un but qu'on propose
Telle est en abrégé, la base de ce gouvernement étonnant de maçons ce que non pu faire les Zoroastres, les Solons, les Licurgues. Je n'ai été admis dans les assemblées maçonniques, qu'après m'être dépouillé de mes préjugée européens, qu'après m'être pénétré de ces principes d'égalité, d'union et de paix, que vous prêcher dans vos loges et que vous oublier bientôt dans votre monde social.

Un étranger introduit dans le sénat à Rome s'écria qu'il avait vu une assemblée de rois.

Enfin je suis heureux, mon épouse fait mes délices et moi je fais les siens. C'est la fille de mon premier hôte. Mes enfants font ma gloire et ils ne dégénéreront point. Lorsque le grand Etre de l'univers me rappellera vers lui. Ils fermeront mes yeux ils recevront mes derniers soupirs ; et j'irai sans inquiétude les attendre dans ce séjour fortuné dont le bonheur de cette vie n'est qu'une légère image. Si j'ai quelque grâce à demander au Ciel, c'est de n'être jamais séparé de ma vertueuse épouse ; et que le même instant nous réunissent dans le sein de l'Eternel.

Communiquez ma lettre a nos frères européens, puisse t'elle les convaincre de plus en plus que la maçonnerie est le plus sur moyen de parvenir au bonheur.
On me demandera peut-être comment cette lettre m'est parvenue. Celui qui 'a écrite ne m'a point fait connaître la voie dont il s'était servi, c'est son secret et je n'ai pas cru devoir chercher à le pénétrer. Le lecteur voudra bien se contenter de cette réponse.

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# Posté le lundi 21 juillet 2008 12:59
Modifié le samedi 08 novembre 2008 02:57