Renaissance Traditionnelle Tome VII
N°27 Juillet 1976. p196 & N°28 Octobre 1976. page 303
Présentation de l'article de RT :
L'article « allégories et symboles dans l'Hortus Deliciarum de Herrade de Landsberg » se partage entre deux numéros de RT.
Le premier évoque surtout l'histoire de l'Hortus, ses sources, son contexte et l'influence de certains auteurs contemporains ou non sur sa construction. Il souligne, dans une analyse très chrétienne à la fois la forte présence de l'ancien testament, et la vision très chrétienne de ce livre.
Dans le deuxième article, il présente une analyse plus symboliste des éléments de l'Hortus et en particulier insiste sur le lien entre l'ancien testament et le nouveau conçus non pas comme se succédant mais comme co-existants. Puis, il analyse divers allégories autour de l'idée de l'arbre et plus particulièrement celui de Jessé, du centre du monde.
Présentation générale :
Le titre tout d'abord : plusieurs explications pour le titre : les mots « Hortus Deliciarum » ou jardin des délices désignait les références au Paradis Perdu contenant tous les délices du monde, les rêves de l'humanité les plus profondes aspirations de l'humanité, séparée de ces félicités depuis son expulsion de l'Eden.
Autre explication possible : le terme de jardin des délices se référerait au cantique des cantiques où le fiancé et sa bien-aimée se promènent dans un merveilleux jardin.
« Hortus Deliciarum » est un manuscrit du Moyen Age alsacien associé aujourd'hui de manière indissociable au Mont Saint Odile et à son monastère.
Le monastère a été fondé vers la fin du VIIème siècle par le duc alsacien Etichon dont la fille , la future Sainte Odile en fut la première abbesse. Situé au sommet du mont Hohenbourg, appelé aussi aujourd'hui Mont Saint Odile, le monastère fut florissant jusqu'en 1120 environ, date à laquelle il fut dévasté. Frédéric dit Barberousse, fils de celui qui l'avait détruit, Frédéric le Borgne, releva le couvent et en fit une école pour les jeunes filles de la haute noblesse, régit par la règle de Saint Augustin.
Ce monastère a pu jouir d'une grande renommée. Ainsi, y furent exilées la reine Sybille, veuve de Tancrède , roi de Sicile (1) , et ses filles.
L'Hortus Deliciarum est généralement présenté comme ayant été rédigé, dessiné par Herrade von Landsberg (1125 – 1195 environ), c'est d'ailleurs ainsi que le présente sa préface, même s'il est probable qu'il fut commencé sous l'autorité de sa prédécesseur, l'abbesse Relinde de Bavière dès 1159 et pour être réellement achevé vers 1205 , soit 10 ans après la date approximative du décès d'Herrade.
Le manuscrit renseigne lui-même sur le nombre de moniales présente à cette époque : dans l'une des miniatures, on peut compter 47 chanoinesses et 13 converses, peut-être parmi elles des novices. S'ajoutent les jeunes filles nobles qui y recevaient leur éducation et donc parfois des illustres « invitées ».
Le monastère se caractérisait par un grand nombre de chapelles disséminées sur le plateau dominé par l'église conventuelle. Cette dernière fût reconstruite au 17ème siècle et le site actuel conserve quelques vestiges anciens. Y est conservé notamment un sarcophage mérovingien présenté comme contenant les ossements de Sainte Odile.
Histoire de l'HD jusqu'en 1870
Le manuscrit demeura au Mont St Odile avant d'être transféré en 1546 suite à un incendie au monastère, à Saverne, puis, à partir du 17ème siècle, à la chartreuse de Molsheim où les moines en firent vraisemblablement une copie entière.
Lors de la confiscation des biens de l'Eglise, il fût déposé à la bibliothèque de Strasbourg. Dans la nuit du 24 au 25 août 1870, des obus de l'armée allemande détruisirent l'église des Dominicains où se trouvait la bibliothèque. L'Hortus, sa copie ainsi qu'un grand nombre de manuscrit et incunables disparurent dans l'incendie.
Les diverses copies et essais de reconstitution
Le préfet de police de Strasbourg, CM Engelhardt, a publié une première monographie avec les calques de certaines miniatures, coloriés par ses soins en 1818.
Vers 1840, un ami du roi Louis Philippe, le comte de Bastard D'estang, se fait prêter le Hortus et réalise un claque de la plupart des dessins ainsi que des textes.
Le nombre exact de feuillets original ou de feuillets toujours existant varie selon les sources consultées (2) : Quelque soit le chiffre retenu, il apparaît que les miniatures perdues le sont irrémédiablement, à moins que comme à cette époque on n'en retrouve une miniature un jour. Pour l'anecdote : La miniature de l'Enfer fût retrouvée (à une date non précisée mais pendant cette période) par le bibliothécaire de la ville chez un antiquaire allemand, racheté et réintégré dans le manuscrit original.
Tout au long du 19ème et du 20ème siècle, plusieurs reconstitutions et études furent menées.
Les représentations et colorisations actuelles sont le résultat, outre des différentes copies existantes, des travaux d'Auguste Christen, directeur du Mont Saint Odile de 1953 à 1978, devenu chanoine titulaire de la cathédrale après cette date. Passionné par l'Hortus dont il avait découvert un exemplaire d'Engelhardt avec sa douzaine de planches colorisées, il décida de rechercher à redonner leurs couleurs aux images de l'Hortus Deliciarum avec le concours d'une artiste Claude Tisserand et, pour le report des textes, d'un archéologue calligraphe, Charles Gies.
La première des planches colorisée fût celle du bon samaritain. En 1981, une première parution de 37 planches fut réalisée dans leur format d'origine soit 58 * 38 cm. Plusieurs autres séries de planches furent publiées :
- une série de 34 planches, parue en 1984, cette série contenait des images colorisées qui n'étaient alors connues qu'en noir et blanc.
- une série de 29 planches parut en 1987.
Par la suite, des publications davantage destinées au grand public ont été réalisées.
La forme de l'HD :
Le plan actuel de l'Hortus Deliciarum, résulte du classement réalisée par le chanoine Christen après 1987. Il se fonde sur les représentations connues et la logique de la culture romane. Je n'ai pas trouvé d'éléments relatifs au plan original du texte.
- le manuscrit s'ouvre sur des enluminures relatives à la création des anges et à la chute de Lucifer. Ce récit est suivi d'une représentation de la Trinité. L'HD fait ainsi référence à l'enseignement scolastique (a priori la Cité de Dieu de Saint Augustin ) qui explique que si Dieu créa les anges en même temps que la lumière la séparation de la lumière d'avec les ténèbres provoqua la déchéance de Lucifer. Après la présentation de la Trinité, les miniatures évoquent la création du monde, mais le microcosme et le macrocosme sont situés avant la création d'Adam et d'Eve, car le microcosme est un parfait concentré du macrocosme (3) que Dieu vient de finir après avoir créé tout ce qui peuple l'univers et vit dans les trois règnes de la nature (animal, végétal et minéral).
- Le plan de l'ouvrage : la première partie porte sur la création et certains passages de l'ancien testament, la seconde porte sur la venue du Christ et les évangiles et la troisième est relative à l'Eglise et aux fins dernières.
L'Hortus se présente non pas comme des enluminures, avec l'illustration localisée dans les lettrines ou en vignettes, mais comme une bande dessinée entourée de textes. Les poèmes, en latin, étaient destinés à être appris par c½ur pour être récités ou chantés lors de certains offices.
Certains termes sont traduits en alémanique (allemand de l'époque), comme dans la miniature sur le microcosme, en s'inspirant des copies germaniques des « étymologies » d'Isidore de Séville (4) .
L'Hortus contient par ailleurs plusieurs pages de texte traitant de la division du temps, de la terre d'Asie, des noms des régions d'Europe, de la Lybie (afrique) et des îles : Britannia, Engillant. Il s'agit d'un cours de géographie où presque tous les mots latins sont traduits en allemand.
L'Hortus Deliciarum constitue donc une source précieuse pour l'étude des origines de la langue allemande.
Comme les documents de cette période l'Hortus Deliciarum obéït aux régles de l'art de la mémoire alors utilisées. « Quelles étaient les « choses » que la piété du Moyen-Age désirait le plus se rappeller ? C'était surement les « choses » qui se rapportaient au salut ou à la damnation, les articles de la foi, les routes qui menaient au ciel par les vertues et celles qui menaient à l'enfer par les vices. » (5)
Les origines et influences :
Herrade dans sa préface a admis avoir réalisé un énorme travail de compilation cherchant, selon les termes de sa préface, à « extraire le suc de fleurs de la littérature divine et philosophique ». Elle cite de nombreux auteurs , aussi bien des Pères de l'Eglise que des auteurs de son temps (6) . Les chanoines des monastères de Marbach, très influent monastère qui possédait une importante bibliothèque, et d'Etival ont vraisemblablement joué un rôle important de conseil.
L'un des auteurs manifestement parmi les plus influens sur l'Hortus Deliciarum, est Honorius Agustodunensis (1080 – 1150 environ), rédacteur d'un oeuvre variée et considérable. Il divulgue la doctrine de Saint Augustin et établit des rapports entre microcosme et macrocosme. Il inspire la mise par écrit des visions d'Hildegarde von Bingen et l'organisation de l'Hortus Deliciarum. Le « Lucidaire » (1100) qui traite des apports du christianisme dans l'analyse des questions humaines, constitue un traité systématique et complet de théologie médiéval, sera traduit dans toutes les langues de l'occident.
L'influence dans le type de dessin est à la fois danubienne, et en particulier liée au monastère de Ratisbonne et byzantine. Ainsi, l'Hortus deliciarum contient par exemple, des représentations du Christ drapé dans un manteau à l'antique et dégageant un bras droit toujours levé (influence byzantine) et un trait qui cerne le dessin, (influence danubienne).
En parallèle, plusieurs miniatures manifestent l'importance de l'influence byzantine , par exemple dans la vêture de l'archange Lucifer dans les miniatures retraçant Lucifer dans sa gloire et dans sa chute : il y apparaît vêtu de sandales et d'un sakkhos, tunique à ceinture caractéristique, nom grec du somptueux manteau que revêtaient le patriarche de Byzance et le basileus (nom donné à l'empereur grec de Byzance) lors des grandes cérémonies.
Lors de la présentation de la création, Dieu est présenté à la manière des mosaïques byzantines. Dieu est représenté dans l'apparence du Christ (« mon Père et moi sommes un ») siégeant en majesté, nimbé d'une auréole crucifère, (symbole de majesté, parfois attribuée aussi à l'Eglise, mais quasi réservée au Christ) sur un trône ouvragé, les pieds reposant sur un escabeau, honneur normalement réservé au Basileus, la main droite bénissant. Dans sa main gauche, il tient le Livre ouvert.
Il est à noter que Dieu est toujours représenté les pieds nu. D'autres sont aussi pieds nu : les prophètes, les anges ..; Ainsi, dans la représentation de Lucifer dans sa gloire, les anges sont nu pieds, Lucifer est chaussé.
Cependant, cette caractéristique ne doit pas être généralisée ni comprise comme un élément de séparation entre une représentation du mal et du bien.
De plus, comme il est d'usage dans l'iconographie romane, la position assise est réservée à Dieu ou à un personnage en position d'autorité.
Notes:
(1). Tancrède de Lecce (1140-1194), banni du royaume normanno-sicilien, il s'exila à Byzance. A la mort de Guillaumme II, dit Guillaume le mauvais, en 1189, il fût l'un des prétendants à la succession. Couronné roi de Sicile en 1190, il dût affronter les rebelles musulmans réfugiés dans les montagnes des Sicile, soumettre ses vassaux en Italie méridionale et défendre son royaume contre les forces impériales germaniques.
(2). le manuscrit comptait originalement 342 feuillets n'en compterait déjà plus que 324 soit 18 manquants, ou pour une autre source, 30 planches (140 scènes) manquantes pour une autre source.
(3). Tertullien, père de l'église « la terre, c'est l'homme », chaque élément de la création renvoie l'homme à lui-même, à sa vie de relation avec Dieu.
(4). Isidore de Séville (né entre 560 et 570 à Carthagène (Cartagena) - mort le 4 avril 636) était un religieux espagnol du VII siècle, qui fut évêque métropolitain de Séville (Sevilla), capitale du royaume wisigothique, entre 601 et 636. Il reçut une éducation très complète aussi bien dans le domaine profane que religieux. Havre de paix dans l'Occident de cette fin du VI siècle, l'Espagne se trouve appelée à devenir comme le conservatoire de la culture antique ; la bibliothèque sévillane en est alors le centre le plus brillant. Tout en accordant une priorité aux grands écrivains chrétiens du IV au VI siècle, en particulier Augustin (354-430), Cassiodore (485-580), Grégoire le Grand (540- pape 590-604) — ce dernier fut l'ami personnel de son frère Léandre —, Isidore tente d'assumer cet immense héritage dans toute sa diversité. C'est pourquoi manuels scolaires et auteurs classiques s'associent, dans les sources de ses ½uvres, aux Pères latins les plus anciens : Tertullien (155-222), Cyprien de Carthage (200-258), Hilaire de Poitiers (315-367), Ambroise (340-397).
Son ½uvre majeure est Étymologies (Etymologiæ) constituée de vingt livres, qui propose une analyse étymologique des mots divisée en 448 chapitres. Par cette ½uvre, il essaie de rendre compte de l'ensemble du savoir antique et de transmettre à ses lecteurs une culture classique en train de disparaître. Son livre a une immense renommée et connaît plus de dix éditions entre 1470 et 1530, ce qui montre une popularité continue jusqu'à la Renaissance.
À cause de la structure des Étymologies, qui rappelle celle de certaines bases de données nommées les tries, et préfigure les inventions futures du classement alphabétique, puis de la notion d'index, Isidore de Séville a été proposé, en 2001, comme saint patron des informaticiens, des utilisateurs de l'informatique, de l'Internet et des Internautes.
(5). « L'art de la mémoire », page par Frances A. Yates, éd Gallimard
(6). Saint bernard, Fréculphe, Honorius Augustodunensis, êvêque de Lisieux, Yves de Chartres, Rupert de Deutz, Petrus Comestor.