Les frasques rocambolesques des Frères de cette Loge ne semblent pas relever d'un mouvement isolé mais être plutôt le reflet d'une mutation importante de la franc-maçonnerie continentale au cours du XIXème siècle. Instauration de nouveaux rites, tels les rites égyptiens de Memphis et de Misraïm, mais aussi structuration importante du Rite Ecossais Ancien et Accepté importé des « Amériques », mais aussi de nouvelles structures et le souci de plus en plus affirmé des Gouvernants de contrôler l'Ordre. Cependant, on sait l'importance des choix sociologiques dans le recrutement des Loges et son influence sur l'évolution de la Franc-maçonnerie, reste à se demander comment certains choix sont accomplis.
Pour la France, cette transformation, opérée depuis le premier empire, culmina dans le contexte particulier de la chute de Napoléon III et la création d'une IIIème République, dont, pour citer Paul Naudon: « le libéralisme anticlérical se reflète de plus en plus dans l'évolution des loges, alors que l'Eglise au contraire se montre ouvertement conservatrice et monarchique. La confusion des valeurs est alors extrême. »
Ainsi, plus que de faire le résumé de l'article, il paraît important de donner ici un point de vue complémentaire sur les évolutions de la franc-maçonnerie continentale au c½ur du XIXème siècle.
I. L'Aigle des Montague dans l'ombre des Hanovre
« Pour une plus ample provision de la succession de la couronne dans la ligne protestante, Nous, les très obéissants et très fidèles sujets de Votre Majesté, les Lords spirituels et temporels et les Communes assemblés en ce présent Parlement, supplions V. M. qu'il soit établi et déclaré par S.M. le roi que la très excellente princesse Sophie, électrice et duchesse douairière de Hanovre, petite-fille de feu notre souverain seigneur le roi Jacques Ier, soit et est par celles-ci, déclarée être la plus prochaine à la succession dans la ligne protestante à la couronne d'Angleterre, après S.M. et la princesse Anne de Danemark, et à défaut respectivement de lignée de ladite princesse Anne et de S.M. [...]
Que toutes et chacune personne et personnes qui hériteront ou pourront héritier ladite couronne [...], qui auront communion avec le siège ou l'Eglise de Rome ou qui se marieront à des papistes, seront sujets aux incapacités déclarées par ledit Acte [...] Que quiconque viendra ci-après à la possession de cette couronne se conformera à la communion de l'Eglise anglicane, ainsi qu'elle est établie par les lois [...]
Que nulle personne qui a un office ou charge de profit sous le roi ou qui reçoit une pension de la couronne, ne sera capable de servir comme membre de la Chambre des communes [...]
Que les lois d'Angleterre sont les droits naturels du peuple d'icelle et que tous les rois et reines qui monteront sur le trône de ce royaume, doivent le gouverner conformément auxdites lois [...] »
Acte d'établissement (10 février 1701) règle la succession au trône d'Angleterre
Bill of Rights ( Pétition des Droits ) – Angleterre
La franc-maçonnerie européenne du XIXème siècle est l'héritière directe des conflits qui ont secoués l'Angleterre et l'Ecosse. Conflits portant sur les droits de succession tout autant que sur la tolérance aux pratiques religieuses, le soucis d'apaisement politique qui se traduit en 1723 par la formule « regrouper ce qui est épars » n'était, en fait, qu'une façade organisée par des pasteurs hanovriens favorables au pouvoir. En l'occurrence, il s'agissait de trouver le terme juste permettant de réconcilier les différentes formes de chrétienté tout en implantant un protestantisme véritable dans un pays rendu exsangue par les guerres civiles et qui, à la fin de la grande rébellion des puritains de 1716 devait retrouver une certaine forme d'unité nationale.
L'Angleterre, ou plutôt le Royaume Uni de 1723, est un pays gouverné par Georges Premier, né Ludwig Georg Zähringen de Hanovre, margrave de Baden-Baden, protestant et dont la descendance occupe encore le trône de nos jours. Il fut installé au pouvoir à la mort de la Reine Anne par le Parlement anglais contre l'avis du Parlement écossais. Par cette accession au trône, la famille de Hanovre, Capitale de Basse Saxe, affermissait le lien entre l'Angleterre et l'est Rhénan déjà établi un siècle plus tôt par le mariage d'Elisabeth, fille de Jacques Ier, avec l'électeur Palatin.
La Franc-maçonnerie de la Grande Loge de Londres de 1717, dirigée par John, Duc de Montagu et premier noble d'une longue liste de protecteurs de l'Ordre, présentait déjà une grande imprégnation de l'influence rosicrucienne rhénane. Dans l'ombre des Lions de Hanovre arrivés au pouvoir, elle est le refuge « sous protection » des scientifiques et philosophes de l'époque, à la fois discrète et très courue.
Le premier Aigle de l'Histoire qui nous occupe se met en place.
Cette maçonnerie libérale et protestante en vint progressivement à évoluer au fil du temps et des m½urs, mais aussi, sous les assaut du puritanisme des « ancients ».
Le club bien pensant, fréquenté activement par la nouvelle bourgeoisie et la noblesse de cour, variété nouvelle des « salons » du XVIIème siècle qui ouvrait volontiers ses colonnes à un recrutement « réformiste » se transforma progressivement en une structure impliquée dans son siècle et de plus en plus porteuse d'idées sociales et associatives.
La franc-maçonnerie française de la fin du XVIIIème siècle se présente néanmoins et sous bien des aspects, comme un reflet continental du conflit d'intérêt et de sauvegarde nobiliaire qui sévissait chez nos voisins britanniques. La maçonnerie du contient, encore « dépendante » de l'Angleterre, offre une image voilée de la lutte d'influence que se livraient les « ancients » et les « moderns ».
Toutefois, la maçonnerie continentale su mettre à profit son évolution sociologique, reflet en mouvement d'une société déchirée par son ouverture au monde et ses révolutions industrielles porteuses de chocs culturels importants. Cela ne représentait d'ailleurs pas une réelle nouveauté de ce côté-ci du « chanel »(1) dans la mesure où la franc-maçonnerie continentale s'est souvent montrée plus philosophique, devrais-je dire politique, que scientifique.
II. Un Ordre qui échappe à ses fondateurs... Les Aigles se déchirent.
Alors que le XVIIIème siècle, dont on peut sceller la fin des influences aux déchirements sans fin des royautés européennes avait porté le libéralisme économique, la tolérance religieuse, le concept d'Etat-nation et le parlementarisme comme modèles d'évolutions sociales. La seconde moitié du XIXème siècle est, pour l'Europe, une période de troubles, de révolutions et de crispations conservatrices. Tout cela dans un climat d'industrialisation forcenée qui règle définitivement l'effondrement des utopies progressistes avant d'en préparer la renaissance sous des formes plus « populaires » voire, « populistes ».
Aux sursauts autoritaires d'une Angleterre devenue Victorienne et pudibonde depuis 1840 répond la mollesses du Second Empire français et la montée irrévocable du pouvoir Prussien sur une Allemagne qui a découvert, avec l'invasion française du début du siècle, les vertus du nationalisme. Ainsi, la franc-maçonnerie, tant française que Prussienne, se présente de plus en plus comme le refuge d'une revendication d'indépendance face à un pouvoir régnant au main d'une seule famille ou de ses satellites. Victoria, la « Grand Mère de l'Europe », Reine d'Angleterre et impératrice des Indes est née en 1819 du prince Edward Auguste, duc de Kent et de Strathearn(2) et de Viktoria de Saxe-Cobourg-Saalfeld. Elle donna, en vingt et un ans de mariage, à son époux et cousin Albert de Saxe-Coburg-Gotha, pas moins de neufs enfants dont la descendance, héritière des trône d'Europe par les Hanovre, s'est alliée avec toutes les grandes maisons royales, exception faite toutefois de la France et de l'Autriche. Ses petits-enfants peuvent prétendre à dix trônes européens. De même, c'est à son oncle, fils cadet du Roi George III, frère d'Edward-Augustus, que revient la première Grande Maîtrise de la toute nouvelle Grande Loge Unie d'Angleterre. Sa succession par le Prince de Galles, Albert Edward, futur Roi Edward VII, ne laisse pas à penser qu'une séparation de l'Ordre d'avec le pouvoir royal soit au goût du jour. En fait, comme c'est le cas pour la Prusse, la Franc Maçonnerie britannique est entièrement sous protection royale.
Sur le plan économique, le XIXème siècle verra un important coup d'arrêt à l'expansion du libéralisme de la révolution industrielle. L'utopie « rousseauiste » cède devant le retour aux thèse de Thomas Hobbes pour qui « l'homme loup, pour l'homme » répond à sa nature par une restriction de sa liberté afin d'accéder à sa survie. La réflexion politique sur la nature de humaine et ses devoirs envers la société s'arrête aux murs de la monarchie, des empires coloniaux et surtout de la religion. On note le retour à un protectionnisme important arc-bouté sur les privilèges d'argent, accompagné de nationalisme et, bien sûr, d'ultramontanisme(3) .
Les monopoles et les cartels se multiplient en même temps que se développe un sous-prolétariat de masse dont le destin est écrasé par les rigueurs d'une morale extrémiste(4).
Les Grandes Familles insistent de plus en plus pour que les gouvernements conservateurs qu'elles soutiennent les protègent d'une trop forte concurrence étrangère par des lois avantageuses, des subventions et l'acquisition de nouveaux territoires. Largement cautionné par des théories pseudo scientifiques justifiant les « devoirs de la civilisation(5) » ou les nécessités de domination nées naturellement de l'évolution des espèces(6) , le colonialisme construit ses empires commerciaux sur la bonne conscience née des illusions caritatives envers les « sauvages ». La Franc-maçonnerie, restée très conformiste et porteuses des idées de la droite au pouvoir tant dans les provinces de France, qu'en Angleterre et en Prusse, offre, elle aussi, l'image d'un conservatisme « droitier » et religieux qui s'accorde mal avec la rupture, déjà ancienne, d'avec Rome. Cependant, les Loges, encore sous contrôle obédientiel du Pouvoir, porteront en elles quelques éléments de la révolution intellectuelle du temps. Ce monde tend sans doute vers de grandes mutations; mais il est aussi traversé de tensions et de contradictions politiques, morales ou spirituelles qui limitent l'influence maçonnique et n'assure pas, non plus, l'hégémonie des élites républicaines. En effet, autoritarisme des Grand-maîtres et de plusieurs Vénérables, tropisme locaux, luttes d'influence entre clans, contrôle des autorités politiques et administratives, méfiance extrême du clergé catholique, concourent à restreindre des initiatives qui voudraient secouer les vieux cadres. Des Victor Schoelcher, des Karl Marx ou des Proudhon sauront être les tenants de concepts selon lesquels la construction du Temple va de paire avec celle de ses parvis... Ils seront aussi les rhéteurs d'une évolution politique qui donnera naissance à la IIIème République, aux démocraties européennes et à la liberté de la presse.