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LA METAMORPHOSE DES AIGLES - Reflet des conflits franco-allemand (2ème partie) par Joël J.

LA METAMORPHOSE DES AIGLES - Reflet des conflits franco-allemand (2ème partie) par Joël J.
III. La griffe de l'Aigle Habsbourg

C'est après la guerre franco-allemande de 1870 que le processus qui conduira inexorablement à la seconde guerre mondiale(7) se met définitivement en place au travers de toutes ces « crispations » idéologiques.

A partir de la seconde moitié du siècle, la Maçonnerie française va profondément modifier son recrutement. La structure légitimiste dont les membres appartenaient à la noblesse ou à la haute bourgeoisie du « siècle des Lumières » et qui accueillait parfois en son sein quelques intellectuels de petite noblesse ou de basse extraction va devenir le refuge d'une nouvelle classe. Une petite bourgeoisie, encore très proche des ouvriers et des paysans, composée essentiellement de petits patrons, de commerçants, de petits fonctionnaires, d'employés, de vignerons, d'instituteurs, de médecins de campagne, d'aubergistes va peu à peu y devenir majoritaire.

A une ou deux générations près, ces nouveau maçons que l'ancienne maçonnerie n'aurait jamais initié, ont encore leurs racines sociales dans les classes laborieuses. Ils ne sont pas acceptés par la haute bourgeoisie et ils en ont conscience à chaque instant de leur existence. Ainsi, loin des mythes, la maçonnerie continentale se révèle très complexe. Ni association harmonieuse, ni structure de conspiration permanente, ni même antichambre de la République, elle apparaît comme une institution en perpétuel mouvement. Cette franc-maçonnerie nouvelle heurte la conscience d'une fraternité issue de l'ancien régime dont les membres oublient souvent la « spéculation » au profit de la dévotion et restent volontiers sur une image de la Fraternité qui serait le complément naturel de l'Eglise. Cette ancienne maçonnerie, traînera, jusqu'au début du XIXème siècle, dans l'Europe entière une fraternité conditionnée par ses sélectivités linguistiques, politiques, religieuses, culturelles, sociales, voire ethniques. La « Maçonnerie de société » du XVIIIème siècle, avec ses loges de cour ( Hoflogen ) ou de châteaux ( Schloßlogen ), ses théâtres de société, ses bals, ses concerts amateurs, aimerait continuer à donner le ton au sein d'un « royaume européen des m½urs » où elle contribuerait à donner à la nouvelle « noblesse d'argent » les clefs d'un voile séparant espace domestique et espace public. Ce sont, en fait, les nouveaux maçons qui reformeront la fraternité dans le sens d'une plus grande ouverture, d'une plus grande diversité et d'une plus grande indépendance face au Pouvoir.

C'est dans ce contexte d'une mutation profonde de la franc-maçonnerie « continentale » que les liens entre le Grand Orient de France et la toute jeune Grande Loge Unie d'Angleterre, née de la « victoire » des « ancients » sur les « moderns », gardienne des traditions puritaines et orgueilleuses de l'ancien régime, image de l'empire britannique et de sa prédominance, y compris sur la « Maçonnerie Universelle », vont progressivement s'amenuiser pour enfin se rompre.


IV. Les francs-maçons de la IIIème République

Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1870, les Parisiens apprennent que Napoléon III a été fait prisonnier par les Prussiens à Sedan.

Dès l'annonce de la défaite, les députés renoncent à confier la régence à l'impératrice Eugénie, confinée au palais des Tuileries, et commencent à préparer la déchéance de Napoléon. Cette France qui le plébiscita sous la seconde République construisit sa succession dans la IIIème République...

Le corps législatif se réunit à 1 h du matin. La foule, qui a manifesté toute la nuit, envahit le Palais Bourbon. Il est 14h30 lorsque Gambetta et Jules Favre parviennent à entraîner les manifestants à l'Hôtel de Ville où siègent déjà les révolutionnaires, bien décidés à former un gouvernement. Mais la tentative est déjouée, Favre et Gambetta, font plébisciter la nomination du Général Trochu comme gouverneur de Paris et forment un gouvernement modéré de défense nationale.

Les ministres sont immédiatement nommés : Gambetta ( Intérieur ), Favre ( Affaires étrangères )... Etienne Arago est nommé maire de Paris, chargé de désigner les maires des arrondissements : Carnot dans le 8ème, Clemenceau dans le 18ème. La République est proclamée aux Tuileries.

A ce moment les Francs-maçons sont au pouvoir et la maçonnerie Française peut, en tout état de cause répondre à la maçonnerie Prussienne sinon par la noblesse affichée de ses membres, du moins par l'existence d'une « fraternité » commune puisque reconnue. Sur onze membres du gouvernement de défense nationale figurent neuf Maçons ou futurs Maçons : Gambetta, Adolphe Crémieux, Jules Ferry, Emmanuel Arago, Ernest Picard, Jules Favre, .Jules Simon, Garnier-Pagès et Eugène Pelletan.

Dès lors, même si la Révolution du 4 septembre 1870 reste un mouvement populaire spontané, la présence de ces hommes au sein du gouvernement va obliger le Grand Orient de France à franchir le pas qui sépare l'influence directe de la protection par le pouvoir en place. Cette petite bourgeoisie de plus en plus majoritaire au sein des Loges, avec tous ses défauts et grâce à ses qualités, a construit la France de la IIIème République. Elle devra aussi se positionner sur les orientations de l'unité nationale.

Les représentants des classes moyennes et des cadres cultivés dans la Franc-maçonnerie lui donneront précisément cet aspect voltairien qui sera accentué par les agressions du cléricalisme et de la droite politique, qui trouve alors au sein d'une Église qui a excommunié les francs-maçons depuis longtemps, un farouche défenseur des privilèges.

Mais, à la suite de la défaite de Sedan, l'armée prussienne s'enfonce de plus en plus sur le territoire. Certains maçons du Grand Orient ne purent pardonner les exactions faites par les troupes prussiennes alors même qu'elles étaient dirigées par les membres des plus hautes instances de la franc-maçonnerie de Berlin. Ils n'hésitèrent pas à lancer une « mise en accusation de Guillaume de Prusse ».

Pierre Chevalier nous rappelle, dans son article, les références de ce dossier au le fonds maçonnique des Archives Nationales. La mise en accusation est présentée ainsi : « Dès le 7 septembre 1870, la loge « Les Trinosophes de Bercy » fait une proposition en faveur de l'envoi d'une députation de tous les vénérables de Paris auprès du frère Guillaume pour faire appel à ses sentiments maçonniques en faveur des femmes, des vieillards, des enfants et des propriétés. » Le 10 septembre, une note confirme la précédente et précise que les troupes de Guillaume ont partout oublié les premières notions de l'humanité, principalement à Strasbourg et demande qu'elles soient respectées par l'armée prussienne.

On notera ici que ce sont exactement les mêmes reproches qui furent faits aux armées de Napoléon Premier par la Maçonnerie Prussienne, donc, par les parents des maçons incriminés, 60 années plus tôt.

Le 30 novembre, trois mois après Sedan, une circulaire émanant de la loge « Henri IV » ( du G.O.D.F ) demande la création d'un jury maçonnique pour mettre en accusation les frères Guillaume et Frédéric de Hohenzollern. Ils sont cités à comparaître sous l'accusation de parjure et de forfaiture. Ce que les Frères du G.O. présentent comme « La Franc-maçonnerie universelle » les cite à la barre du tribunal dans un délai de trois mois à partir de ce jour.

Cependant, s'en prendre au protecteur de la Franc-maçonnerie prussienne équivaut à se présenter en garant de l'Ordre maçonnique. La motion insiste : faute de se rendre à cette citation, Guillaume de Hohenzollern et son fils seront déclarés traîtres à leur serment, félons et hors la loi maçonnique. Ils seront condamnés aux peines prévues par la loi, ils seront maudis à tout jamais et leur mémoire sera livrée à l'exécration de la postérité.

Le 29 octobre, 15 000 à 20 000 maçons se pressaient dans l'enceinte de la rue de Grenelle et acceptèrent de procéder au jugement : 90 loges de Paris se firent inscrire avec enthousiasme. Le 1er novembre, suit un manifeste des loges contre le roi Guillaume et son fils sur l'initiative de la loge « Les Trinosophes de Bercy » (10 loges adhérentes) : « Le Prince Royal, Grand Maître de la Franc-maçonnerie prussienne, s'est intitulé Grand Protecteur de la Franc-maçonnerie universelle... Ce sont eux (avec son fils) qui ont fait bombarder et brûler Strasbourg, qui ont fait commettre les atrocités de Bazeilles et ont fait fusiller la population de ce village... Ces ambitieux ont trahi leurs serments, ils sont indignes et parjures : ils ont forfait à l'honneur. Nous les excluons à tout jamais et répudions toute solidarité avec ces monstres à figure d'homme qui ont trompé jusqu'à nos frères d'Allemagne ».

« Henry IV » revendique le droit des juges sur la maçonnerie européenne. Comme on peut l'imaginer, cette initiative quelque peu insensée de maçons du Grand Orient de France, n'engageait pas l'Obédience elle-même. Sans parler de réactions éventuelles des Frères du REAA, de la Grande Loge Nationale de France(8) créée depuis 1848. L'Aigle porteur de glaive vole au dessus de la mêlée...

Déroulement parfaitement logique dans la mesure où le Conseil de l'Ordre du GO avait cessé de se réunir depuis le mois d'Août. Tout cela eut néanmoins comme conséquence fâcheuse d'entraîner une rupture durable des relations entre les maçonnerie Prussienne et Française.
# Posté le samedi 02 septembre 2006 01:02
Modifié le vendredi 07 décembre 2007 07:35

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